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Le syndrome du mouton noir : à l'origine des discriminations
Chercheur(s)

Rémi Suchon

Doctorant au sein du Groupe d’analyse et de théorie économique (GATE), sous la direction de Marie Claire Villeval. Son sujet de thèse : « Discrimination, identité de groupe, et psychologie individuelle : le discriminé en économie de la discrimination ».

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Laboratoire

Groupe d’Analyse et de Théorie Economique Lyon-Saint-Etienne (GATE LSE)

Le GATE LSE est une unité mixte de recherche (UMR 5824) rattachée au CNRS, aux universités Lyon 1, Lyon 2 et Saint-Etienne, ainsi qu’à l’ENS de Lyon. Le laboratoire mène des travaux relevant de l’économie théorique et de l’économie appliquée. Ils portent sur l’économie comportementale, la théorie des jeux et les choix collectifs, les politiques publiques et l’espace, la macroéconomie, la finance et l’histoire de l’analyse économique. Le GATE LSE possède une plateforme expérimentale de pointe, GATE-LAB, qui permet la réalisation d’une grande variété de protocoles expérimentaux.

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A l’origine des discriminations

Que l’on parle de foot, d’origine ethnique ou de peinture, nos goûts et nos appartenances suscitent des comportements de discrimination. Sur quoi reposent ces choix, souvent implicites? Sur nos préférences, des informations objectives… ou des stéréotypes? Des expériences permettent de cerner ce mécanisme qui nous concerne tous. Et les résultats sont parfois surprenants, comme l’explique Rémi Suchon, qui a fait des discriminations son sujet de thèse. Un éclairage salutaire en ces temps d’exacerbation des identités.

(...)
Au lendemain des événements dramatiques qui ont endeuillé la capitale le vendredi 13 novembre 2015, on a pu voir sur un pont de Marseille une banderole «Nous sommes Paris» déployée par les «ultras» de l’OM, les plus fanatiques des supporters du club de foot marseillais. Un geste impensable en temps ordinaire, les ultras étant plutôt réputés pour leur agressivité et leur détestation des supporters parisiens. Ainsi, le temps du deuil, l’opposition entre deux groupes rivaux a été mise entre parenthèses. Dans ces circonstances tragiques, l’appartenance nationale l’a emporté sur le soutien au club de foot local.
Banderole «Nous sommes Paris» déployée sur un pont de Marseille par les «ultras» de l’OM.
Cette anecdote nous fournit l’occasion de réfléchir à la manière dont s’expriment, dans un contexte plus ordinaire, les préférences et les discriminations. Comment naissent-elles ? Sur quoi reposent-elles ? Le rejet de l’autre est-il une fatalité ? Autant de questions auxquelles les chercheurs en économie expérimentale tentent de répondre en se livrant à des expériences. Nous allons en décrire quelques-unes dont les enseignements peuvent apporter un éclairage salutaire alors que la montée de périls peut susciter des réactions de stigmatisation envers certains groupes de la société.

Discriminer pour chercher à réduire le risque

Commençons par une rapide définition de la discrimination. En économie, comme dans d’autres sciences sociales, on définit la discrimination comme un traitement différencié d’individus en vertu de leur appartenance à des groupes sociaux identifiés. Ce traitement différencié peut avoir plusieurs causes. Il peut s’expliquer par l’aversion spontanée des groupes sociaux à se mélanger. On parle alors de discriminations basées sur les préférences (Becker, 1957)1. La seconde explication économique des discriminations repose sur les croyances et l’imperfection de l’information disponible (Phelps, 1972)2.

Pour se représenter cela, imaginons qu’un assureur propose un contrat d’assurance automobile à un homme puis à une femme. Ces deux individus sont identiques à tout point de vue (ils sont aussi bons conducteurs l’un que l’autre), mais l’assureur ne le sait pas. Pour estimer le risque qu’il prend avec l’un et l’autre, il va s’appuyer sur les statistiques (information) et/ou sur les stéréotypes (croyances) portant sur chaque sexe en termes de comportement routier. Il se peut que l’homme se voie proposer une prime d’assurance plus élevée que celle de la femme, alors qu’il présente en réalité un risque faible, en vertu des statistiques qui indiquent que les hommes provoquent davantage d’accidents de la route que les femmes. Il est alors discriminé. Mais, du point de vue de l’assureur, cette discrimination correspond à la meilleure réponse qu’il peut donner en l’état de ses croyances et de l’information dont il dispose. On peut observer un mécanisme similaire à l’œuvre dans les relations d’embauche. Face aux difficultés à récolter et traiter toutes les informations pertinentes sur les candidats, l’employeur peut préférer se référer à des informations plus imprécises portant sur des groupes d’appartenance, voir à des stéréotypes erronés.

En Israël, une expérience sur les relations entres Séfarades et Ashkénazes

Depuis plusieurs années, des travaux d’économie expérimentale essaient de mesurer les discriminations entre personnes de groupes sociaux différents. Comment procède-t-on en pratique ? Le dispositif expérimental consiste à demander à des sujets de prendre un certain nombre de décisions, lesquelles permettent d’identifier des caractères discriminants. Si l’on demande ainsi à une personne de partager une somme avec différents partenaires et que l’on s’aperçoit que parmi eux certains – qui ne sont discernables que par leur identification à un groupe social différent – reçoivent un traitement différent, alors on peut déceler de la discrimination.

Deux chercheurs,  Chaim Fershtman et Uri Gneezy (2001)3 se sont intéressés à la nature des discriminations dans la société israélienne entre Séfarades (juifs du bassin méditerranéen) et Ashkénazes (juifs d’Europe centrale), les premiers se sentant souvent discriminés par les seconds. Leur objectif était d’identifier la part des discriminations basées sur les préférences et celle basées sur les croyances et l’information.

Le jeu du dictateur : une expérience pour mesurer les discriminations basées sur les préférences

Le jeu du dictateur : une expérience pour mesurer les discriminations basées sur les préférences
  • Deux joueurs/sujets.
  • L’un reçoit une somme d’argent, qu’il a le droit de partager avec le second selon son bon vouloir.
  • Le partage se traduit en paiements réels pour les participants.
  • On fait varier la composition des couples de joueurs : si l’on constate qu’un individu est moins généreux lorsqu’il est couplé avec un joueur identifié à un certain groupe social, alors on peut identifier la présence de discriminations basées sur les préférences.

 

L’expérience a confirmé que les Séfarades étaient bien discriminés relativement aux Ashkénazes. Cependant, les comportements ne semblaient pas être correctement expliqués par une discrimination basée sur les préférences : quand il s’agissait de décisions portant sur de simples transferts monétaires, les Séfarades n’étaient pas significativement plus mal lotis (lire l’encadré sur le jeu du dictateur). En revanche, quand les décisions consistaient à décider de se fier ou non à un partenaire, les Séfarades étaient systématiquement discriminés (lire l’encadré sur le jeu de la confiance).

Le jeu de la confiance : une expérience pour mesurer des discriminations basées sur les croyances

Le jeu de la confiance : une expérience pour mesurer des discriminations basées sur les croyances
  • Deux joueurs/sujets
  • L’un reçoit une somme d’argent, dont il peut transférer une partie au second joueur.
  • La somme transférée est multipliée par un facteur r>1 (souvent r=3).
  • Le second joueur reçoit la somme transférée multipliée et décide combien en retourne au donateur.
  • Il y a une tension entre égoïsme et efficacité : si le premier joueur transmet tout, la somme à partager est maximale, mais encore faut-il qu’il se fie au second joueur.

La somme transférée est donc une mesure de la confiance, la somme retournée, une mesure de la fiabilité.

 

Ce résultat a confirmé la piste des discriminations basées sur les croyances. En effet, la décision de confiance est emprunte de croyance sur la fiabilité du partenaire. Les auteurs ont souligné de manière forte que les croyances, ici, étaient erronées. Rien en effet ne permettait de différencier Séfarades et Ashkénazes en termes de fiabilité. Cette étude éclaire donc le fait que des comportements de discriminations basées sur des stéréotypes erronés peuvent perdurer, et in fine conduire à des situations dans lesquelles certains groupes sociaux sont systématiquement cantonnés à des positions peu enviables.

Des discriminations guidées par les préférences picturales

Si elle offre une approche éclairante, cette expérience ignore toutefois les relations et l’histoire qui lient ces deux groupes sociaux particuliers : pourtant celles-ci expliquent peut-être pourquoi la situation identifiée est apparue et perdure. D’autres expériences se sont focalisées sur des groupes sociaux d’une autre nature, induits dans le cadre même de l’expérience via un critère de décision en général arbitraire (Tajfel, 1970)4. Yan Chen et Sherry Xin Li (2009)5 ont ainsi montré qu’en divisant un pool de sujets en fonction de leurs préférences pour des peintres dont les œuvres sont difficilement discernables pour un profane, des comportements discriminants émergeaient. On s’est rendu compte que lorsqu’un sujet devait décider du montant d’un transfert d’argent en direction d’un individu, ses préférences en termes de peinture semblaient compter. Les individus qui partageaient les mêmes préférences recevaient des transferts plus élevés !

Que peut-on en conclure ? Simplement que c’est l’identification à un groupe qui importe, même si cette identification repose sur un critère peu pertinent. L’assignation aléatoire à des groupes sociaux artificiels fonctionne donc de la même manière que l’assignation via le critère des préférences picturales. Partant, l’identification des individus aux groupes sociaux dans la vie de tous les jours suscite des comportements grégaires plus marqués. Il n’est donc pas si surprenant de voir que le fait de supporter des équipes de foot différentes puisse mener à des oppositions aussi marquantes entre individus.

Cette étude généralise en quelque sorte l’apport de Fersthman et Gneezy et confirme la banalité des comportements discriminatoires dans la vie en société. Cela ne doit pourtant pas nous amener à les accepter sans réserve, mais plutôt à les prendre en considérations objectivement, via l’introspection par exemple, pour éviter que des traitements injustes ne perdurent et ne soient dommageables à la cohabitation des groupes sociaux.

  • 1. Becker, G. (1957). The economics of discrimination. University of Chicago press.
  • 2. Phelps, E. S. (1972). The statistical theory of racism and sexism. The American Economic Review, 62(4), 659–661.
  • 3. Fershtman, C., & Gneezy, U. (2001). Discrimination in a segmented society: An experimental approach. The Quarterly Journal of Economics, 116(1), 351–377. .
  • 4. Tajfel, H. (1970). Experiments in intergroup discrimination. Scientific American, 223(5), 96-102..
  • 5. Chen, Y., Li, S. X., & Chen, Y. (2009). Group identity and social preferences. The American Economic Review, 2005, 431–457.
  • 2 thoughts on “A l’origine des discriminations”

    1. Bonjour,
      Je confirme la discrimination au regard de mon expérience. Remplacée par des Askenazes alors que mon travail était conforme et plus aux attentes. On m’a dit tout simplement qu’on ne voulait pas que je reste, sans autre motif nécessaire !

      Il serait également intéressant de déterminer si des législation nationales « valident » directement ou indirectement les discriminations. Ainsi en Israel, les personnes sépharades changent de nom de famille pour en prendre des Ashkenazes. L’Etat israélien qui valide par ses tribunaux judiciaires cette situation reconnait donc la pérennité de ces discriminations pourtant insupportables dans un Etat démocratique.

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