Ment-on comme on mange ?

Résiste-t-on mieux à la tentation de tricher selon qu’on a le ventre vide ou plein et selon qu’on est obèse ou non ? Pour répondre à cette double question, des chercheurs ont proposé à des sujets minces et obèses de jouer à un jeu de dé avant ou après avoir pris un petit déjeuner. Résultat : la propension à tricher semble davantage liée à l’indice de masse corporelle qu’au taux de glycémie.

(Traduction de l’article « Tell me if you eat, I’ll tell you if you cheat », publié sur le site Behavioural & Social Sciences, Nature Research)

Notre capacité à prendre des décisions est-elle influencée par notre alimentation ? Si l’on sait depuis longtemps qu’il existe des liens entre la disponibilité et la qualité de la nourriture et le comportement chez les animaux, ce domaine de recherche n’a été abordé que récemment pour le comportement humain.

Des études dans les domaines de la psychologie et de l’économie ont montré que des changements énergétiques important – tels ceux induits par la faim ou la satiété – peuvent avoir un impact sur des processus cognitifs tels que la mémoire, l’attention, la prise de risque ou la maîtrise de soi. Il y aurait ainsi un lien entre les altérations à long terme de l’équilibre énergétique – comme celles associées à l’obésité – et les altérations des fonctions cognitives, notamment la prise de risques, la maîtrise de soi et les fonctions exécutives générales.

La justice, c’est connu, dépend de ce que le juge a dans l’estomac. Mieux vaut passer devant lui en début qu’en fin de matinée, lorsque sa glycémie est au plus bas !

 

On sait par ailleurs que la capacité à s’abstenir d’adopter un comportement inopportun est un élément central des choix éthiques et moraux. La condition énergétique du corps entrave-t-elle cette capacité ? Bien que cet aspect ait été beaucoup moins étudié, certains éléments le suggèrent. La justice, c’est connu, dépend de ce que le juge a dans l’estomac. Mieux vaut passer devant lui en début qu’en fin de matinée, lorsque sa glycémie est au plus bas !

Nous avons décidé d’étudier le rôle de la dynamique énergétique sur une forme spécifique de comportement : la tricherie par surestimation de ses performances en vue d’un gain monétaire accru. Il est intéressant de noter que l’intégrité de la fonction cognitive semble être essentielle pour s’abstenir de mentir : les gens sont plus susceptibles de tricher dans des conditions de contrôle de soi réduit ; à l’inverse, résister à la tentation de tricher pour un gain monétaire réclame de puiser dans ses ressources d’autorégulation. À ce jour, il existe très peu de recherches portant directement sur l’impact des niveaux d’énergie sur la tricherie. En outre, aucune étude n’a comparé les modèles comportementaux de sujets présentant des différences d’IMC (indice de masse corporelle), un indicateur des déficiences à long terme de l’absorption d’énergie. En concevant une expérience dans laquelle les deux éléments interagissent, nous avons cherché à identifier dans quelle mesure la dynamique énergétique peut contribuer à expliquer les changements de comportement malhonnête.

Pour ce faire, nous avons invité 150 sujets (75 maigres et 65 obèses) à jouer au jeu du dé (Fischabacher et Föllmi-Heusi, 2013) avant ou après leur avoir offert un petit déjeuner standardisé. Le jeu consiste à lancer un dé dont les faces représentent chacune un cercle de couleur (rouge, jaune ou bleu), puis rapporter la couleur de la face supérieure du dé. Le gain du sujet dépend de la couleur : le sujet reçoit 3 euros s’il annonce rouge, 1 euro pour jaune, rien pour bleu. Le dé étant caché dans un gobelet, il est le seul à voir la couleur du dé (voir photo). Il peut donc tricher pour gagner davantage sans être vu de quiconque, y compris de l’expérimentaliste. Comment savoir s’il triche ? Au niveau individuel, c’est impossible. Mais au niveau agrégé, chaque couleur ayant une chance sur trois de sortir, tout écart par rapport à ce pourcentage indique une fraude.

Jeu du dé (Fischabacher et Föllmi-Heusi, 2013)
Jeu du dé (Fischabacher et Föllmi-Heusi, 2013)

Si la dynamique énergétique a un impact sur le comportement, on pourrait s’attendre à ce que les sujets à jeun trichent plus que les sujets rassasiés. Les résultats ne confirment que partiellement cette hypothèse : la prise du petit déjeuner limite en effet la tricherie chez les sujets minces, mais surtout quand ce sont des femmes. En revanche, on observe une différence significative si l’on considère l’IMC. Les participants obèses sont davantage enclins à tricher, et cela indépendamment de la prise du petit déjeuner. Il est important de noter que les deux populations ne se distinguent pas en termes de revenu.

L’analyse de la nature des mensonges nous a permis de mieux caractériser les motivations qui sous-tendent ces comportements malhonnêtes. Nos résultats suggèrent que les sujets obèses cherchent plus à éviter un gain nul (endéclarant moins souvent la couleur bleu qu’elle n’apparaît) qu’à le maximiser (en déclarant plus souvent la couleur rouge qu’elle n’apparaît). Nous avons estimé que plus de 80% d’entre eux qui ont observé le plus mauvais résultat (bleu) ont menti pour éviter le gain le plus faible, ce qui suggère qu’ils peuvent avoir du mal à s’abstenir de mentir lorsque cela est associé à une perte potentielle par rapport à un point de référence.

Bien que les changements d’énergie puissent avoir un impact sur l’honnêteté, les résultats ne peuvent pas être expliqués par la seule dynamique énergétique.

 

Difficile d’interpréter les conclusions de cette étude à la lumière d’une perspective purement énergétique et dynamique. Nous avons de plus en plus de preuves suggérant que l’obésité découle d’une interaction complexe entre les processus comportementaux, neuronaux et métaboliques et qu’elle est associée (pas nécessairement de manière causale) à un dérèglement des mécanismes régissant l’homéostasie énergétique. En raison de la nature corrélationnelle de notre étude, nous ne sommes pas en mesure d’inférer une causalité entre obésité et comportement. Cependant, nous pouvons avancer que les mêmes modèles de comportement associés à l’émergence de l’obésité pourraient être responsables de la variation observée dans le comportement éthique. Cela suggère que, bien que les changements d’énergie puissent avoir un impact sur l’honnêteté, les résultats ne peuvent pas être expliqués par la seule dynamique énergétique.

Nous espérons que cette étude pourra contribuer à accroître l’intérêt pour cet intéressant domaine de recherche interdisciplinaire, qui appelle à une meilleure compréhension des moteurs psychologiques, économiques et biologiques du comportement moral.

Encore faim ? Cliquez ici pour avoir plus d’informations.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Chercheur(s)

Eugenia Polizzi di Sorrentino

Chercheuse, Institute of Cognitive Science and Technologies, National Research Center (Rome).

Voir sa page

Marie Claire Villeval

Directrice de recherche CNRS au sein du Groupe d’Analyse et de Théorie Economique Lyon-Saint-Etienne et directrice de la plateforme GATE-Lab, spécialiste d’économie comportementale et expérimentale.

Voir sa page
Laboratoire

Groupe d’Analyse et de Théorie Economique Lyon-Saint-Etienne (GATE LSE)

Le GATE LSE est une unité mixte de recherche (UMR 5824) rattachée au CNRS, aux universités Lyon 1, Lyon 2 et Saint-Etienne, ainsi qu’à l’ENS de Lyon. Le laboratoire mène des travaux relevant de l’économie théorique et de l’économie appliquée. Ils portent sur l’économie comportementale, la théorie des jeux et les choix collectifs, les politiques publiques et l’espace, la macroéconomie, la finance et l’histoire de l’analyse économique. Le GATE LSE possède une plateforme expérimentale de pointe, GATE-LAB, qui permet la réalisation d’une grande variété de protocoles expérimentaux.

Voir son site
Autres articles