Envisager une réalité du point de vue de l’autre : la théorie de l'esprit expliquée aux enfants (photo : SolStock)

La « théorie de l’esprit » expliquée aux enfants

Envisager une réalité du point de vue de l’autre. Cette capacité, qui conditionne la qualité de notre vie sociale, porte un nom : la « théorie de l’esprit ». D’où vient ce terme ? Pourquoi avons-nous développé cette aptitude ? Comment la mettre en évidence ? A quelle âge apparaît-elle ? La chercheuse Lara Bardi, qui devait animer un atelier adapté aux enfants sur « le cerveau social » pendant la Semaine du cerveau à Lyon, répond à nos questions.

La scène se passe dans le bus. Une dame âgée monte, les bras chargés de paquets. « Tiens, elle vient de faire son marché », vous dites-vous en la voyant avancer avec précaution dans le couloir. Avant qu’elle ait eu le temps de s’asseoir, le bus redémarre brutalement et la déséquilibre : les fruits sortent du sac, roulent par terre et s’arrêtent à vos pieds. Aussitôt, vous les ramassez, les remettez dans le sac et, avec un grand sourire, aidez la dame à s’asseoir. La séquence n’a pas pris plus de quelques secondes. Rien de très extraordinaire, pensez-vous ? Pourtant, pour l’accomplir, votre cerveau a dû enchaîner une série d’opérations : d’abord, capter les informations sensorielles de l’environnement (montée de la dame, bras chargés de paquets, démarrage brutal du bus, fruits qui tombent…) ; ensuite, les représenter et les interpréter du point de vue de la dame (« A son âge et chargée comme elle est, elle aura du mal à ramasser les fruits… ») ; enfin, envoyer une commande motrice pour que vous lui rendiez service.

Nul besoin d’être « mentaliste » pour voir ainsi les choses du point de vue d’autrui. Cette aptitude de notre cerveau porte un nom : la « théorie de l’esprit ». Nous vous invitons à la découvrir en compagnie de Lara Bardi, chercheuse à l’Institut des sciences cognitives (ISC-Marc-Jeannerod), qui animera avec d’autres chercheurs un atelier ludique adapté à un public d’enfants, intitulé « Le cerveau social », dans le cadre de la Semaine du cerveau à Lyon.

Pourquoi avons-nous besoin d’imaginer ce qui se passe dans le cerveau des autres ?
L’homme fait partie des espèces ayant une vie sociale très développée. Pour s’intégrer de manière harmonieuse dans son environnement, il doit constamment inférer l’état d’esprit des autres et prédire leurs comportements. C’est essentiel, par exemple, dans la communication. Communiquer efficacement suppose de se mettre à la place de son interlocuteur et de considérer les choses de son point de vue. Ainsi, je n’utiliserai pas les mêmes termes pour parler du cerveau selon que je m’adresse à mes collègues ou aux enfants d’une classe de CM2.

Pour évaluer cette aptitude, les scientifiques ont mis au point une expérience devenue un classique : le test de « Sally et Anne »

 

Comment cette aptitude a-t-elle été étudiée par les scientifiques ?
Cette faculté humaine est connue sous le terme de « théorie de l’esprit ». Le terme a été utilisé la première fois par Premack et Woodruff en 1978 dans l’article « Does the chimpanzee have a theory of mind ? » Il s’agit donc d’un sujet d’étude de grand intérêt depuis plus de quarante ans maintenant. Pour évaluer cette aptitude, les scientifiques ont mis au point une expérience devenue un classique : le test de « Sally et Anne », encore connu sous le nom de test de la « fausse croyance ». Le principe est simple. On présente au participant du test le scénario suivant : Sally est en train de jouer avec une bille, elle la met dans une boîte et sort de la pièce. Pendant ce temps, Anne prend la bille et la met dans un panier. On pose ensuite cette question au participant : quand Sally revient, où va-t-elle chercher sa bille ? Pour réussir le test, le participant doit être capable de déduire du scénario que Sally va se tromper sur l’endroit où se trouve la bille : elle croit qu’elle est dans la boîte alors qu’en réalité elle est dans le panier (fausse croyance). Cette capacité peut paraître simple, elle repose pourtant sur un ensemble d’aptitudes assez complexes, notamment comprendre que les autres peuvent avoir des états mentaux différents des nôtres et qu’ils peuvent avoir des états mentaux qui ne reflètent pas la réalité.

Vous animerez un atelier conçu pour un public d’enfants lors de la Semaine du cerveau. A quel moment du développement, cette faculté apparaît-elle ?
Avant 4 ans, la plupart des enfants ne réussissent pas le test de Sally et Anne. Toutefois, des recherches récentes ont mis en évidence le fait que les bébés pourraient développer une forme de précurseur, plus implicite, de la théorie de l’esprit. Comment les chercheurs ont-ils fait pour le prouver, sachant que les tout-petits ne maîtrisent pas le langage ? Pour contourner cette difficulté, ils ont utilisé l’oculométrie, une technique qui permet suivre les mouvements des yeux pendant la durée de l’expérience. Ils ont présenté à des enfants âgés de 15 mois une scène similaire à celle du test de Sally et Anne, dans laquelle un acteur jouant le rôle de Sally cherche la bille tantôt dans la boîte et tantôt dans le panier. Qu’ont observé les chercheurs ? Quand l’acteur cherche la bille dans le panier – et ne respecte donc pas la fausse croyance – les bébés regardent la scène plus longtemps, attitude qui traduit la surprise. Le débat n’est pas clos : l’origine et le développement de la théorie de l’esprit chez les bébés et les enfants reste un objet d’étude très stimulant pour la recherche.

Nous espérons qu’en sortant de l’atelier, les enfants seront conscients que ces aptitudes sont importantes pour coopérer avec leurs pairs.

 

Qu’allez-vous proposer comme activités aux enfants qui participeront à votre atelier ?
Nous leur proposerons une activité de coloriage des différentes parties du cerveau associées aux fonctions cognitives. Ils découvriront notamment les aires impliquées dans les phénomènes de la théorie de l’esprit, de l’empathie, de la reconnaissance des émotions… C’est-à-dire les fonctions impliquées dans les interactions sociales. Nous leur proposons également un jeu où ils devront reconnaitre les émotions des autres à partir de photos d’yeux. Nous insisterons aussi sur l’importance de comprendre l’état d’esprit d’autrui, mais aussi d’exprimer cette prise de conscience, lors d’un exercice d’expression de gratitude. Nous espérons qu’en sortant de l’atelier, les enfants seront conscients que ces aptitudes sont importantes pour coopérer avec leurs pairs et que, dans la plupart des cas, travailler en équipe est la meilleure stratégie.

Propos recueillis par Linh Nguyen

Annulé en raison de l’épidémie de Covid 19

Atelier “Le cerveau social” – Semaine du cerveau (Lyon)
Retrouvez Lara Bardi pendant la Semaine du cerveau à Lyon. Elle animera avec d’autres chercheurs de l’ISC un atelier sur « Le cerveau social » à l’Inspe (5, rue Anselme), amphithéâtre Louise-Michel, le mercredi 18 mars de 16h à 17h30.

2 thoughts on “La « théorie de l’esprit » expliquée aux enfants”

  1. Bonjour,
    Je m’intéresse aux neurosciences affectives et sociales et aux travaux sur l’éducation menés par Céline Alvarez et Catherine Gueguen. Des scientifiques ont prouvé que le bébé avant 1 an maitrise déjà ce test de Sally et Anne. Il réagit aux fautes grammaticales, à des situations improbables du style lancer une balle en l’air et elle ne retombe pas…
    Comment se fait-il que vous dites qu’avant 4 ans les enfants ne réussissent pas le test alors que dans la classe de Céline Alvarez les enfants prouvaient qu’ils le réussissaient mais en plus faisaient beaucoup plus qu’on ne l’imagine grâce à sa méthode.
    Merci de me donner votre point de vue.
    Bon confinement!

    1. Merci pour votre question qui nous a permis de préciser certains points abordés dans l’article.

      D’abord, quand nous disons qu’en général c’est à partir de 4 ans que les enfants réussissent ce test, il s’agit bien évidemment d’une moyenne. Ce n’est pas un seuil binaire qui départagerait deux population d’enfants : les moins de 4 ans qui échoueraient à la tâche, et les plus de 4 ans qui la réussiraient. Au contraire, il faut voir ce phénomène comme un continuum : la proportion d’enfants qui réussissent augmente avec l’âge. La méta-analyse de Wellman (2001), qui analyse de nombreuses études, montre par ailleurs que cette relation est sous forme d’une fonction logarithmique, et qu’à partir de 44 mois, 50% des enfants réussissent la tâche. En outre, cette proportion s’accroit rapidement avec l’âge. Notons aussi, dans cette analyse, que les différentes études obtiennent des résultats présentant une forte variété (due à différents conditions de tests et/ou à la variabilité inter-individuelle), d’où l’importance de prendre en compte plusieurs études regroupant un grand nombre de participants.

      Ensuite, cette moyenne de 4 ans est à considérer dans les conditions spécifiques de l’expérience, dans lesquelles l’enfant doit verbaliser sa réponse. L’échec des jeunes enfants à ce test (et là encore on parle en proportion) ne nous permet pas en tirer conclusion qu’ils sont entièrement dépourvus de la théorie de l’esprit. Dans la même étude, les auteurs expliquent d’ailleurs que dans les expériences comportementales, les jeunes enfants échouent non pas parce qu’ils ne comprennent pas le concept de la tâche, mais parce que d’autres fonctions cognitives qui entrent en jeu (capacité de retenir l’information-clé, attention focalisée, capacité de comprendre et de répondre à la question) ne sont pas encore matures. Utilisant des techniques comme l’oculométrie, les chercheurs ont pu démontrer que les bébés sont surpris par des situations non conformes à la fausse croyance d’une personne (c’est-à-dire la personne cherche l’objet à son endroit réel alors que sa fausse croyance devrait lui amener à le chercher à un autre endroit) (Luo et Baillargeon, 2005). Pour l’instant la question n’est pas close et il s’agit encore d’un débat au sein de la communauté scientifique. Bien sûr, comme vous avez mentionné, les tout-petits sont également sensibles à d’autres situations liées à d’autres compétences, comme des fautes d’orthographes, des erreurs d’addition et de soustraction, etc. Là encore, on commence à se rendre compte à quel point le cerveau des bébés est extraordinaire.

      S’agissant des recherches de Céline Alvarez, j’avoue ne pas connaitre ses résultats sur la théorie de l’esprit de ces enfants et serai ravie d’en savoir les sources pour de plus riches échanges. A ma connaissance, ses travaux ne sont pas encore publiés dans des revues scientifiques à comité de lecture, c’est-à-dire que les qualités de la méthodologie et des analyses ne sont pas encore vérifiées par les pairs. Admettons que les tests statistiques ont été proprement conduits, le problème avec l’interprétation de ces résultats, c’est que ces travaux portent sur un nombre limité d’enfants (une quarantaine d’âges différents d’une seule classe, si je ne me trompe pas). Il y a plusieurs hypothèses possibles qu’on a du mal à trancher faute d’informations précises sur l’étude (et même avec les informations précises, pas sûr qu’on y arrivera): est-ce que ces enfants ont déjà des capacités de théorie de l’esprit supérieures à la moyenne quand ils rejoignent la classe (a-t-on des
      données au début de l’année scolaire?) ? Est-ce la méthode Montessori qui améliore ces capacités des enfants, ou est-ce Céline Alvarez elle-même, motivée et empathique, qui a su mobiliser ces capacités chez ses élèves? A-t-elle introduit des activités particulières qui développent spécifiquement la théorie de l’esprit chez ces enfants (en encourageant les enfants à parler de leur ressenti et à écouter celui des autres, par exemple)?

      Voici les articles que j’ai cités si vous souhaitez aller plus loin :
      – Oniski, K. K., & Baillargeon, R. (2005). Do 15-month-old infants understand false beliefs? Science. https://doi.org/10.1126/science.1107621
      – Wellman, H. M., Cross, D., & Watson, J. (2001). Meta-Analysis of Theory-of-Mind Development: The Truth about False Belief. Child Development, 72(3), 655–684. https://doi.org/10.1111/1467-8624.00304

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Chercheur(s)

Lara Bardi

Chargée de recherche à l'Institut des sciences cognitives Marc-Jeannerod, Lara Bardi a travaillé sur les processus de cognition sociale à l'université de Gand en Belgique et l'université de Padoue en Italie. Elle s'intéresse actuellement aux processus cérébraux chez les patients cérébrolésés en utilisant les techniques de stimulation corticale.

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Linh Nguyen

Doctorante à l'Institut des sciences cognitives Marc-Jeannerod, sous la direction d'Angela Sirigu et Alice Gomez. Son sujet de thèse porte sur les processus visuo-attentionnels dans l'apprentissage de la lecture chez les enfants de CP avec l'utilisation d'un outil biomimétique (DigiTrack).

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