Neurotechnologies : des jalons sur leur éthique posés à l’Unesco


Fin 2025, près de 200 pays ont signé la recommandation sur l’éthique des neurotechnologies proposée par l’instance onusienne. Dans quelle mesure ce texte permet-il d’encadrer le recours à ces dispositifs qui, parfois vitaux pour les malades, agissent sur le système nerveux ? La question a été posée à des experts du Centre de Recherche en Neurosciences de Lyon.

C’est un premier pas en avant, et il est le bienvenu ! Le 12 novembre 2025, le projet de recommandation sur l’éthique des neurotechnologies a enfin été adopté lors de la 43ème conférence générale de l’Unesco qui se tenait à Samarcande, en Ouzbékistan. Cheminant dans les esprits de nombreux chercheurs en neurosciences depuis longtemps, le texte a été élaboré par un groupe de 24 experts et enrichi par des consultations publiques en ligne. Globalement bien accueilli par la communauté scientifique, le document décrit ce qui peut être entendu comme le premier cadre éthique mondial visant à réguler l’usage des neurotechnologies et à consacrer « l’inviolabilité de l’esprit humain ». Les 194 états membres qui l’ont signé doivent dorénavant prendre les mesures adéquates pour appliquer ces recommandations sur leurs territoires.

A l’instar de la Charte de développement responsable des neurotechnologies pilotée depuis janvier 2025 par l’Agence française de biomédecine, la déclaration de l’Unesco arbore en effet une allure non contraignante. Une prochaine étape, plausible, serait la traduction de cette recommandation en actions concrètes par chacun des pays signataires, à savoir la promulgation de lois et de cadres réglementaires. Pionnier en matière de protection des droits du cerveau – autrement appelés « neurodroits », le Chili a franchi ce cap en 2021 : c’est à ce jour le seul Etat à avoir modifié sa constitution de sorte à protéger l’intégrité mentale, le libre arbitre et l’accès aux neurotechnologies pour tous. Cet acte vise à faciliter l’encadrement des neurotechnologies de sorte à en anticiper leur évolution.

Encadrer les usages des neurotechnologies sans entraver la recherche

Pour Jérémie Mattout, co-directeur de l’équipe de recherche Cognition, Computation et Neurophysiologie (COPHY) du Centre de recherche en neurosciences de Lyon, nulle précipitation à avoir dans ce cadre. La prudence est de mise. Lorsqu’on envisage de légiférer, il s’agit de réfléchir au moins en deux temps.« Tout d’abord, posons-nous la question de savoir ce qui est déjà encadré par les lois françaises actuelles et ce qui ne l’est pas, et qui nécessiterait alors d’être régulé ? commente ce spécialiste en neurotechnologies. Par ailleurs, si nous envisageons imposer de nouvelles contraintes, quels risques faisons-nous encourir à la recherche, notamment médicale, allant à l’encontre de ses avancées ? »

Cette position est partagée par de nombreux chercheurs soucieux de préserver un équilibre délicat : encadrer les usages des neurotechnologies, certes, sans pour autant entraver une recherche qui représente parfois, pour certains patients, le seul et le dernier espoir. Envisagées dans un cadre médical, le recours aux neurotechnologies s’inscrit dans un cadre faisant consensus. En France, les travaux scientifiques impliquant les neurotechnologies et la personne humaine sont régis, au niveau national, par la loi de bioéthique de 2021 et, au niveau européen, par la déclaration de Léon de 2023 : d’après ce cadre règlementaire strict, ces travaux doivent avoir pour vocation la progression des connaissance médicales ou biologiques.

Les ICM permettent de mieux évaluer les capacités fonctionnelles de patients comateux © DR

Au sein de l’équipe Cophy, nous travaillons au développement d’interfaces cerveau-machine (ICM) non-invasives, utilisant l’électroencéphalographie (EEG). Chez les patients non communicants, complètement paralysés ou presque (dans un état d’enfermement qu’on appelle « locked-in syndrom » en anglais), ou concernés par un trouble de la conscience parce que dans le coma ou récemment sortis du coma, les ICM permettent de détecter les personnes capables de modifier volontairement leur activité cérébrale lorsqu’on leur en donne l’instruction. On parle alors de dissociation cognitivo-motrice : une problématique qui, d’après les études cliniques, concernerait 15 à 20% de ces patients. « En nous conduisant à repenser l’état de coma, cette observation souligne combien il est important d’améliorer encore l’évaluation fonctionnelle de ces patients ainsi que leur pronostic », commente Jérémie Mattout.

« Pour une fois, les réflexions éthiques et de gouvernance ne sont pas en retard sur la technique », a déclaré au journal Le Monde, Hervé Chneiweiss, président du comité d’éthique de l’Inserm à l’origine de la recommandation de l’Unesco. En effet, force est de constater que, s’agissant des méfaits technologiques, la réflexion éthique et réglementaire est souvent engagée une fois ladite technologie déployée à grande échelle et adoptée de façon massive par la société. Lorsque des problèmes saillants voire des scandales apparaissent, les experts se mobilisent.

Neurotechnologies et neurodonnées

Une des illustrations récentes de ce phénomène, et la préférée des médias sans doute, est celui des réseaux sociaux et de la captation de l’attention. Sujet souvent montré du doigt, critiqué, associé même au terme d’addiction, sans que cela suffise à décourager les utilisateurs. Qui ne s’est pas laissé prendre au jeu du scrolling sur son réseau social préféré ? LinkedIn y compris. Certes, l’intention peut sembler noble dans ce cas (rechercher un nouvel emploi par exemple)…. Mais, alors que notre candidature a été envoyée il y a 15 minutes, pourquoi scrollons-nous encore sur l’application ? Le coupable est désormais bien identifié : Les algorithmes conçus à dessein pour capter notre attention. S’ils existent depuis les années 2010, la réflexion sur leurs effets sur la santé mentale, la polarisation politique ou la désinformation, n’a émergé que tardivement, après le scandale Cambridge Analytica en 2018.

Telles que définies dans la recommandation de l’Unesco, les neurotechnologies désignent l’ensemble des dispositifs permettant d’accéder au système nerveux ou d’en moduler l’activité. Elles englobent aussi bien des technologies cliniques, comme les interfaces cerveau-ordinateur, que des outils capables de produire ou d’exploiter des « neurodonnées », c’est-à-dire des données issues de l’activité cérébrale.

Face à l’accélération du développement des neurotechnologies et aux risques de manipulation de ces données, la mise en place de garde-fous est devenue nécessaire. D’autant plus que la dernière décennie a déjà été marquée par plusieurs controverses liées à leur usage. Parmi ces usages problématiques, on peut citer, entre autres, celui annoncé par la Chine en 2019 de casques pour moduler – et soi-disant optimiser – l’attention de jeunes écoliers pourtant en bonne santé. Médiatisé, le phénomène a sidéré la communauté internationale, ce qui a poussé le pays à faire machine arrière.

Des applications controversées

soldat équipé d'un casque 3D et d'une tablette numérique

Aux États-Unis cette fois-ci, un projet de “soldats cyborgs” est en cours de développement au Département de la défense (Darpa). Pour l’agence de recherche américaine, il s’agit de créer des soldats capables de communiquer non seulement entre eux mais aussi, de manière bidirectionnelle, avec des ordinateurs grâce à une puce électronique de la taille d’une pièce de monnaie implantée dans le cerveau. Si la communication devenait multidirectionnelle, ne pourrait-on imaginer ces soldats dotés alors d’une forme d’intelligence collective boostée via le partage d’informations en temps réel ?! Un scénario pour l’instant du registre de la SF. Avec logique, le périmètre du projet secret américain, ainsi que son échéance, ne sont pas mentionnés par la recommandation de l’Unesco.  Soulignons que les États-Unis se sont affranchis de toute contrainte internationale depuis leur retrait de l’organisation onusienne en juillet 2025.

La recommandation onusienne a porté son attention sur les applications non médicales, en particulier chez les enfants, et les personnes fragilisées. De la même manière, la lumière a été faite sur les conditions d’utilisation des neurotechnologies dans le monde du travail, avec notamment l’impératif du consentement et du respect de la vie privée des travailleurs.

Enfin, le texte de l’Unesco propose de classer les données dites « neuronales indirectes », ou non neurales telles que le mouvement des yeux et l’enregistrement de la voix, comme données sensibles. Un point qui a été salué. L’utilisation de ces données, d’autant plus lorsqu’elles sont combinées à l’intelligence artificielle, permet en effet d’interpréter ou de prédire les états mentaux des individus, les exposant à des risques de manipulation. De quoi inciter à la consommation, voire à la surconsommation, de produits souvent inutiles (ultra fast fashion), et même nocifs pour la santé physique et mentale (les produits alimentaires ultra-transformés ou encore les contenus numériques violents par exemple). Il est important que ces données soient protégées tout autant que les données neurales recueillies directement à partir de l’activité cérébrale.

La déclaration de l’Unesco suffit-elle à nous mettre à l’abri de dérives potentielles liées aux neurotechnologies ? On ne peut l’affirmer. Mais en posant de la sorte, dès aujourd’hui, des principes clairs quant à leur éthique, l’humanité interroge son rapport à la technologie. Un signal encourageant pour un avenir qu’on peut espérer plus conscient.

Chercheur(s)

Manel Merabet

Postdoctorante dans l’équipe COPHY (Computation, Cognition et Neurophysiologie) au sein du Centre de recherche en neurosciences de Lyon (CRNL). "Mon projet vise à étudier les processus de contrôlabilité, d’apprentissage et de prise de décision avant et après le traitement de la dépression. Pour mes recherches, j’ai recours à la magnétoencéphalographie, une technique de neuroimagerie, ainsi qu’à des tâches cognitivo-comportementales."

Manel Merabet

Jérémie Mattout

Directeur de recherche Inserm au Centre de recherche en neurosciences de Lyon (CRNL) et spécialiste des interfaces cerveau-machine, il co-dirige l'équipe Cognition, Computation et Neurophysiologie (COPHY).

Voir sa page

Jérémie Mattout

Laboratoire

Centre de recherche en neurosciences de Lyon (CRNL)

Le CNRL rassemble 14 équipes pluridisciplinaires appartenant à l’Inserm, au CNRS et à l’Université Lyon. Elles travaillent sur le substrat neuronal et moléculaire des fonctions cérébrales, des processus sensoriels et moteurs jusqu'à la cognition. L’objectif est de relier les différents niveaux de compréhension du cerveau et de renforcer les échanges entre avancées conceptuelles fondamentales et défis cliniques.

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