Pourquoi certains se rappellent-ils mieux leurs rêves que d’autres ?


Postulant que le moment du réveil était crucial pour mémoriser les rêves, des spécialistes du sommeil ont proposé à de grands et de petits rêveurs de faire une sieste dans un scanner et observé ce qui passait dans leur cerveau quand ils les réveillaient. Les résultats font apparaître des différences de connectivité fonctionnelle significatives. 

Tout le monde rêve toutes les nuits. Pourtant, si certains arrivent à décrire leurs songes dans les moindres détails, d’autres n’en retiennent que de brefs fragments confus, voire pensent – à tort – qu’ils ne rêvent pas. Cette inégalité intrigue les neuroscientifiques spécialistes du sommeil : qu’est-ce qui différencie les grands des petits rêveurs ?

C’est la problématique à laquelle souhaitait répondre Raphaël Vallat lorsqu’il a commencé sa thèse au Centre national de recherche en neurosciences de Lyon, au sein de l’équipe Dynamique cérébrale et cognition (DYCOG). Il s’est d’abord appuyé sur les études précédemment menées par sa directrice de thèse, Perrine Ruby. Les travaux de cette spécialiste des rêves suggèrent que les grands rêveurs sont souvent plus anxieux et plus créatifs que les petits rêveurs, et présentent un profil plus artistique. Expérimentalement, des différences concernant le sommeil ont été mises en lumière : « Au cours d’une nuit, les grands rêveurs se réveillent plus souvent, et surtout plus longtemps, que les petits rêveurs », indique Raphaël Vallat. Un résultat qui a été répliqué par une équipe sud-africaine, précise-t-il. Or ce sont ces courtes phases d’éveil, qui durent une à deux minutes, qui permettent au cerveau de mémoriser les rêves : il est en effet impossible de créer un souvenir en dormant (lire l’encadré). Est-ce donc grâce à ces brefs éveils que les grands rêveurs se rappellent mieux leur rêve ? Pas si simple : « Ce qui est surprenant, souligne le jeune docteur, c’est que, dans des conditions contrôlées, si on réveille des grands rêveurs et des petits rêveurs après la même durée de sommeil et dans la même phase de sommeil, les grands rêveurs se souviennent quand-même plus de leurs rêves que les petits rêveurs. »

Ce paradoxe lance l’équipe sur l’idée que c’est en réalité au moment du réveil que tout se joue, et que c’est là qu’il faut chercher une différence entre les grands et les petits rêveurs. « On a postulé que les grands rêveurs avaient plus de facilité à se réveiller que les petits rêveurs », poursuit Raphaël Vallat. Si, au moment du réveil, les régions liées à la mémorisation des rêves s’activent plus rapidement pour les grands rêveurs, cela expliquerait pourquoi ils se souviennent mieux de leurs songes. Les chercheurs ont donc voulu observer l’activité du cortex préfrontal médial et la jonction temporo-pariétale, deux aires appartenant au réseau du mode par défaut. Ce circuit neuronal, qui comporte plusieurs régions séparées anatomiquement, s’active notamment lorsque le cerveau est au repos, ou quand un individu est perdu dans ses pensées sans prêter attention au monde extérieur. Celui-ci serait impliqué dans la production et la mémorisation des rêves : « Perrine Ruby a montré que les grands rêveurs présentent une activité plus forte dans certaines régions du réseau par défaut à l’éveil, pendant le sommeil paradoxal et le sommeil lent, explique Raphaël Vallat. Autre indice : on voit que les gens qui ont des lésions dans ces régions ne se souviennent plus d’aucun rêve. »

Pour tester leur hypothèse, les chercheurs ont fait appel à deux groupes de participants : des grands rêveurs, qui déclarent rêver plus de cinq fois par semaine, et des petits rêveurs, qui disent ne pas souvenir de plus de deux rêves par mois. Les participants étaient invités à faire une sieste dans un scanner pour passer une IRM fonctionnelle : tâche peu aisée à cause du bruit de la machine, mais facilitée par l’obligation qui leur était faite de ne dormir que quatre heures la nuit précédente. Le but : mesurer la connectivité fonctionnelle du réseau par défaut au moment du réveil, c’est-à-dire la corrélation temporelle entre l’activité cérébrale de ses différentes régions. Pour saisir l’instant du réveil, au bout de 45 minutes, les chercheurs réveillaient les participants en leur demandant directement s’ils se souvenaient d’un rêve. Objection : une sieste, n’est-ce pas trop court pour rêver ? « Non, il faut de 20 à 30 minutes pour tomber en sommeil lent profond, répond Raphaël Vallat, qui assure que toutes les phases de sommeil sont propices aux songes. L’un des plus gros malentendus de la recherche sur le sommeil est de penser qu’on ne rêve qu’en sommeil paradoxal, ajoute-t-il. En réalité on se souvient mieux des rêves dans cette phase. » Cette différence a fait supposer aux premiers scientifiques qui travaillaient sur le sommeil que les rêves étaient intrinsèquement liés au sommeil paradoxal. Cette croyance persiste, malgré de nombreux travaux contradictoires comme ceux de David Foulkes.

Après analyse, l’IRM fonctionnelle a confirmé l’hypothèse des chercheurs : pour les grands rêveurs, au réveil, la connectivité fonctionnelle entre les différentes régions du réseau par défaut est plus forte. « On a un ensemble de régions qui sont plus connectées au réveil chez les grands rêveurs que chez les petits rêveurs », résume Perrine Ruby. Et seulement à cet instant : on ne constate aucune différence entre les deux groupes avant la sieste ou une demi-heure après. « On suppose que c’est grâce à cela que les grands rêveurs se souviennent mieux de leurs rêves, ajoute Raphaël Vallat, mais on ne peut pas le prouver de manière causale. » « Dans nos travaux, il est très compliqué de faire la part des choses entre la production du rêve et le souvenir du rêve, souligne Perrine Ruby. Il est donc possible que les grands rêveurs aient une production de rêves plus importante. » L’étude ne permet donc pas de conclure : peut-être les grands rêveurs se souviennent-ils mieux de leurs rêves parce qu’ils se réveillent plus facilement que les petits rêveurs ou bien peut-être parce qu’ils rêvent plus souvent, ou plus intensément, ou peut-être grâce à une combinaison de ces différents facteurs.

On le voit, identifier la cause principale expliquant les différences entre grand et petits rêveurs est particulièrement ardu, d’autant plus que l’intérêt individuel pour le rêve a une grande influence sur le souvenir : « C’est le facteur qui a le plus d’impact, fait valoir Perrine Ruby. Les personnes qui s’intéressent aux rêves ont une fréquence de souvenir du rêve qui est très supérieure à celles qui y sont indifférentes, et on ne sait pas l’expliquer. » Ce phénomène pourrait donc être l’objet de futures études, qui chercheraient à vérifier si l’intérêt pour les rêves entraîne des changements dans l’activité cérébrale lors du sommeil ou au réveil. « On pourrait imaginer qu’il existe une dimension attentionnelle, avance Perrine Ruby, mais ce serait un peu révolutionnaire pour les neurosciences, la notion d’attention dans le sommeil n’existant pas vraiment. »

Que les petits rêveurs se rassurent : ne pas se rappeler ses rêves n’est pas un problème. « Je ne pense pas que le fait de se souvenir de ses rêves confère un avantage évolutif, avance Raphaël Vallat. Sinon il n’existerait pas de petits rêveurs. Si le rêve a une fonction, elle ne dépend pas de cela. » Certaines études montre tout de même qu’il serait bénéfique pour le bien-être émotionnel de partager ses rêves avec ses proches. « Il n’existe pas de dictionnaire commun qui permettrait de déchiffrer les rêves de tout le monde, comme certains l’ont prétendu, précise Raphaël Vallat. Par contre, il est possible de trouver des interprétations, à la lumière de sa vie éveillée, qui ont du sens et permettent d’analyser sa propre vie. »

Comment se rappeler ses rêvesComment se rappeler ses rêves ?

Il existe de nombreuses raisons de vouloir se souvenir de ses rêves : par curiosité, pour tenter de démêler leur aspect intriguant, pour trouver l’inspiration… La bonne nouvelle, c’est qu’être un petit rêveur n’est pas une fatalité : avec de l’entraînement, il est possible de mieux se rappeler ses rêves. Le but est de développer le réflexe de se focaliser sur eux dès le réveil : la mémoire du rêve est éphémère, il faut faire un effort conscient pour consolider le rêve en mémoire à long terme. La stratégie la plus efficace est donc de consigner ses rêves dès le réveil, dans un journal personnel ou à l’aide d’un dictaphone.

Par ailleurs, la qualité du sommeil joue un rôle important : les heures matinales seraient les plus riches en rêves, il faut donc préserver son sommeil et ne pas se réveiller trop tôt. Enfin, il faut éviter l’alcool et le cannabis, qui suppriment le sommeil paradoxal. L’alcool favorise en outre les réveils précoces. Les personnes en sevrage peuvent ainsi être surprises de voir apparaître des rêves très intenses : le cerveau essaye de rattraper le retard de sommeil paradoxal, stade riche en rêves.

Pour aller plus loin

Chercheur(s)

Raphaël Vallat

Post-doctorant à l’université de Berkeley en Californie, Raphaël Vallat a effectué sa thèse au Centre de recherche en neurosciences de Lyon (CRNL) dans l’équipe Dynamique cérébrale et cognition (DYCOG) sur le rêve et le rappel mnésique des rêves.

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Raphaël Vallat

Perrine Ruby

Chercheuse au Centre de recherche en neurosciences de Lyon (CRNL) dans l’équipe Dynamique cérébrale et cognition (DYCOG), Perrine Ruby travaille sur le rêve, le sommeil et leurs liens.

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Perrine Ruby

Laboratoire

Centre de recherche en neurosciences de Lyon (CRNL)

Le CNRL rassemble 14 équipes pluridisciplinaires appartenant à l’Inserm, au CNRS et à l’Université Lyon. Elles travaillent sur le substrat neuronal et moléculaire des fonctions cérébrales, des processus sensoriels et moteurs jusqu'à la cognition. L’objectif est de relier les différents niveaux de compréhension du cerveau et de renforcer les échanges entre avancées conceptuelles fondamentales et défis cliniques.

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