Dans leur livre Neurocontes, histoires de cerveaux extraordinaires, la chercheuse Mani Saignavongs et l’illustrateur Benjamin Barret mettent à l’honneur des patients aux histoires insolites.

Des « Neurocontes » illustrés pour expliquer les mystères du cerveau aux enfants

Rencontre avec la chercheuse Mani Saignavongs qui s’est associée à l’illustrateur Benjamin Barret pour raconter au jeune public (mais pas que) des histoires de patients célèbres et, à travers elles, l’histoire de la recherche sur le cerveau.

Dans leur livre Neurocontes, histoires de cerveaux extraordinaires, la chercheuse Mani Saignavongs et l’illustrateur Benjamin Barret mettent à l’honneur des patients aux histoires insolites. Les auteurs nous racontent ainsi ces vies bouleversées par des anomalies ou dommages du cerveau et en profitent pour enseigner au lecteur comment ces patients ont fait progresser les connaissances scientifiques. Après avoir réalisé une thèse au Centre de recherche en neurosciences de Lyon (CRNL),  dans l’équipe Recherche translationnelle et intégrative en épilepsie (Tiger), Mani Saignavongs a repris des études de médecine. Avec cet ouvrage de vulgarisation, elle désire partager ses connaissances et son enthousiasme avec le jeune public, tout en intéressant les plus grands. Nous sommes allés à sa rencontre.

Qu’est-ce qui vous a amené à écrire ce livre ?
À l’origine, j’ai écrit les trois premières histoires pour préparer un événement destiné au jeune public à l’occasion de la semaine du cerveau. Je me souvenais que, lors de mes études en neurosciences, les professeurs nous avaient raconté des histoires de patients très connues : Phineas Gage, le patient H.M, la patiente S.M… Je les trouvais fascinantes et divertissantes, et je me disais que ça pouvait parler aux plus jeunes. Puis un des organisateurs m’a proposé de les faire illustrer, et on s’est dit que ça pourrait faire un livre. On a ensuite rencontré Odile Jacob, qui nous a demandé d’étoffer un peu.

Expliquer aux enfants comment fonctionne leur cerveau peut les aider pour l’apprentissage

 

Pourquoi avoir choisi un jeune public ?
Je ne suis pas experte de la question, mais j’ai l’impression qu’il y a moins d’offre de vulgarisation pour le jeune public que pour les plus grands et que l’illustration n’est pas assez répandue en neurosciences. Certains parents m’ont confié que ce format leur permet de lire avec leurs enfants, ce à quoi je suis sensible. On aurait tort de ne pas vulgariser pour ce public : des travaux qui sont menés dans l’éducation montrent qu’expliquer aux enfants comment fonctionne leur cerveau peut les aider pour l’apprentissage.

Le public s’est élargi dans un second temps : Jean-Philippe Lachaux [directeur de recherche, équipe Dycog au CRNL, ndlr], qui nous conseillait sur le projet, a trouvé que ce serait bien de faire une partie pour aller plus loin. L’éditeur voulait que ce soit aussi intéressant pour les plus grands, qu’un lecteur averti puisse aussi apprendre quelque chose.

Comment avez-vous sélectionné les histoires ?
L’idée était de choisir des personnalités marquantes des neurosciences, en balayant les grandes fonctions cérébrales, pour que le lecteur puisse repartir avec des connaissances de base. J’ai proposé au départ une dizaine d’histoires de patients célèbres. Puis j’ai eu envie aussi de rajouter des médecins chercheurs, comme Broca et Penfield, et des syndromes insolites comme le split-brain [syndrome résultant de la déconnexion des deux hémisphères, ndlr], ou la vision aveugle.

Quelle part de fiction avez-vous intégrée à la vie des personnages ?
Assez peu en réalité. Le lecteur peut presque prendre ça comme argent comptant. J’ai juste transformé certaines choses : par exemple, la patiente S.M. qui ne connaît pas la peur – que j’ai appelée Suzanne – aimait bien dessiner. Lors de son agression, je l’ai ainsi imaginée en train de rentrer chez elle après un cours de dessin. À l’inverse, pour les illustrations, Benjamin a été libre de s’écarter de la réalité.

Le patient H.M. n’arrivait pas à se souvenir que son père était mort, et cela le rendait triste à chaque fois qu’il l’apprenait

 

Quelle est l’histoire qui vous a le plus marquée ?
Le patient H.M, qui n’arrive plus à créer de souvenirs, est vraiment touchant je trouve. Les articles des chercheurs qui le suivaient sont émotionnellement assez forts, avec des choses qui brisent le cœur. On voit qu’il reste coincé dans le temps, et on a l’impression d’une sérénité naïve constante. Par exemple, il n’arrivait pas à se souvenir que son père était mort, et cela le rendait triste à chaque fois qu’il l’apprenait, mais seulement le temps qu’il s’en souvienne.

Après il y a Suzanne, la patiente S.M., qui a un succès fou, c’est un personnage haut en couleurs. Les articles sont à la fois incroyables et presque humoristiques. Quand je raconte que les chercheurs ont emmené Suzanne dans une maison hantée ou à l’animalerie pour tester sa peur, c’est vrai !

C’est un livre qui fait rire, mais qui peut aussi faire peur, car le lecteur apprend que perdre une partie du cerveau lors d’une opération peut changer sa personnalité, ou bouleverser sa vie. Les recherches sur l’épilepsie ont elles permis d’éviter ces conséquences ?
Énormément. On a assez peu aujourd’hui de déficit post-opératoires, grâce notamment à l’IRM fonctionnel ou l’EEG intracérébral. Par ailleurs, le fait que les histoires que j’ai choisies soient si extraordinaires et rares montre que la plupart du temps, ça ne fait pas des changements aussi énormes. Ces cas ont d’ailleurs permis d’en apprendre beaucoup, notamment le patient H.M. De nos jours, on n’enlèverait jamais aux gens les deux hippocampes à la fois. Pour éviter des pertes de mémoire, on regarde si l’un des deux peut prendre le relais.

Comment expliquer que ces cas soient si rares, et que même avant les progrès de la recherche sur l’épilepsie, retirer un morceau de cerveau pouvait être sans gravité ?
C’est illustré par l’exemple du docteur Penfield, qui fait aussi l’objet d’une histoire. Il a passé sa vie à enlever des bouts de cerveau à des gens. Dans sa biographie, il raconte qu’il a enlevé notamment une tumeur cérébrale très importante dans le lobe frontal de sa sœur, et qu’elle s’en est très bien sortie. On peut supposer que la tumeur a fait que de toute façon cette partie-là du cerveau ne fonctionnait plus et que d’autres parties ont pris le relais avant l’opération : la partie retirée ne servait donc plus à grand-chose. Ça montre aussi qu’il reste sûrement des choses à comprendre sur la répartition des fonctions du cerveau…

Mani Saignavongs, Benjamin Baret, "Neurocontes, Histoires (de cerveaux) extraordinaires (Odile Jacob) Vulgarisation scientifique : les atouts de la BD

Les courtes histoires de ces Neurocontes éveillent la curiosité du lecteur sur le fonctionnement de son cerveau. Chacune aboutit naturellement à des explications scientifiques qui permettent d’aller plus loin et, notamment, d’associer une aire du cerveau à chaque petit conte. Le lecteur repart ainsi avec des notions de base sur les neurosciences. Bien documentée, l’autrice évite les raccourcis simplistes, et parfois au détour d’une histoire prend le temps de démonter une idée reçue. Inspirées de la série Tu Mourras Moins Bête de Marion Montaigne (sur Arte), les illustrations montrent le potentiel de la bande-dessinée pour la vulgarisation scientifique, et donneraient envie d’en voir plus. Un livre idéal pour faire découvrir les neurosciences à tout âge.

> Télécharger un extrait des « Neurocontes » (PDF, p. 1-17)

One thought on “Des « Neurocontes » illustrés pour expliquer les mystères du cerveau aux enfants”

  1. Bonjour,

    • Je suis psychomotricien Diplômé d’État depuis 1988, mais j’ai plusieurs cordes à mon arc (Je vous joins également à ce résumé mon CV pour vous donner une vision de mon parcours quelque peu atypique). : Je suis diplômé Inter-Universitaire en sexualité Humaine (1991), diplômé universitaire en thérapie comportementale et cognitive (1995), diplômé d’études appliqués en sciences du mouvement humain mention neurosciences (1997), Diplômé universitaire en remédiation cognitive (2012). Je suis également diplômé dans d’autres domaines mais qui n’ont rien à voir avec la santé, hormis sur l’aspect de la communication. Même dans ma pratique de psychomotricien je combinais déjà les données issues des TCC, des neurosciences et de la neuropsychologie cognitive. Après une expérience d’une dizaine d’année en psychiatrie adulte et en particulier dans la réhabilitation sociocognitive et psychosociale des schizophrènes, j’officie depuis 2000 dans un service de pédopyschiatrie. Actuellement, j’œuvre essentiellement au développement de techniques de remédiation cognitive auprès d’enfants présentant des troubles neurodéveloppementaux (dys, tsa, des apprentissages, de l’autocontrôle, etc.) ou de la personnalité.

    Ce que je trouve particulièrement intéressant dans la demarche c’est d’ouvrir à des idées simples (mais en fait qui n’ont rien de simples) mais juste au travers de cas hyper singuliers…. Et que cela peut éceiller l’esprit vers une réalité concrete bien plus extraordianaire que le pseudo merveilleux des « réalités virtuelles »….

    Bravo

    Jérôme

    • Même si je n’appartiens plus à aucun laboratoire de recherche, je collabore à des protocoles de recherche ou de validation de pratiques… De plus, j’essaie de maintenir une forte activité de publication et de partage des savoirs en intervenant dans des enseignements….

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Chercheur(s)

Mani Saignavongs

Mani Saignavongs a réalisé une thèse au Centre de recherche en neurosciences de Lyon (CRNL),  dans l’équipe Recherche translationnelle et intégrative en épilepsie (TIGER). L’objectif était de mieux cibler les zones responsables des crises pour les patients résistants aux médicaments. Elle a repris aujourd'hui des études de médecine.

Voir sa page
Laboratoire

Centre de recherche en neurosciences de Lyon (CRNL)

Le CNRL rassemble 14 équipes pluridisciplinaires appartenant à l’Inserm, au CNRS et à l’Université Lyon. Elles travaillent sur le substrat neuronal et moléculaire des fonctions cérébrales, des processus sensoriels et moteurs jusqu'à la cognition. L’objectif est de relier les différents niveaux de compréhension du cerveau et de renforcer les échanges entre avancées conceptuelles fondamentales et défis cliniques.

Voir son site
Autres articles