Les fausses promesses de la lecture rapide

Lire un livre de 400 pages en moins de deux heures : c’est l’épreuve proposée aux candidats du championnat de France de lecture rapide et la promesse alléchante de certaines méthodes. Mais la science est formelle : ce qu’on gagne en rapidité, on le perd en compréhension…

Mails, newsletters, mémos, articles, rapports, réseaux sociaux… Chaque jour, nous sommes submergés par la quantité croissante d’informations écrites que nous devons assimiler. Sachant que nos journées n’ont que 24 heures, nous sommes pris de découragement et cherchons une formule magique qui nous permettrait de lire et d’assimiler plus vite. La demande est forte et génère une offre de formation impressionnante. Lorsqu’on tape les mots « formation lecture rapide » sur Google, on obtient ainsi près de 40 millions de résultats de recherche ! Mais que valent les méthodes proposées ? Sur quels mécanismes cognitifs reposent-elles ? Peut-on croire aux promesses des organismes de formation ? Cet article reprend principalement le point de vue de chercheurs américains (Keith Rayner et ses collègues) sur l’efficacité de ces méthodes. Celle-ci a fait l’objet d’une revue scientifique intitulée « So much to read, so little time: How do we read, and can speed reading help? » (« Trop à lire, trop peu de temps : Comment on lit, et est-ce que la lecture rapide peut nous aider ? »)1.

Commençons par quelques ordres de grandeur. Un bon lecteur, par exemple un étudiant d’université, lit en moyenne de 200 à 400 mots par minute. Mais certains dépassent largement ce chiffre. En 2007, Anne Jones dévore ainsi le dernier tome de Harry Potter en… 47 minutes (ce qui correspond à une vitesse de 4 200 mots par minute !). En 2011, Howard Berg prétend pouvoir lire jusqu’à 30 000 mots par minute. Un reportage offrant une immersion dans le championnat de France de lecture rapide (voir la vidéo ci-dessous) livre des scènes intrigantes : on y voit des candidats qui enchaînent les pages à une vitesse phénoménale. Chacun possède sa tactique : certains « caressent » les pages avec leur main ou leur doigt, d’autres utilisent une règle et la déplacent ligne par ligne… L’objectif : lire un livre de 400 pages (qui n’a pas encore été publié) en 1 heure et 25 minutes. Pour remporter le titre de champion de lecture rapide, il faut ensuite répondre à une série de questions permettant de vérifier que le contenu du livre a bien été assimilé.

Ces exemples plongent le lecteur insatisfait de son efficacité de lecture dans des questions tout à fait légitimes : quel secret détiennent ces excellents lecteurs ? Existe-t-il vraiment une méthode permettant de décupler notre vitesse de lecture ? Des entreprises et des « spécialistes » se sont emparés de ces besoins pour proposer des formations de lecture rapide qui promettent d’atteindre une rapidité de lecture formidable sans trop de déperdition. Tiennent-elles leurs promesses ? La qualité de lecture, de l’information mémorisée est-elle au rendez-vous ?

Les méthodes de lecture pour augmenter la vitesse de lecture

La pionnière des méthodes de lecture rapide est américaine. A la fin des années 1950, Evelyn Wood, enseignante de lycée, lance le programme ‘Evelyn Wood Reading Dynamics program’ (Programme Evelyn Wood de lecture dynamique). Soixante ans plus tard, les principes de sa méthode sont toujours utilisés.

Augmenter l’empan perceptif. En général, nous ne pouvons percevoir et traiter qu’une petite portion de texte à chaque fixation de l’œil : c’est ce qu’on appelle l’« empan perceptif ». Lire revient à sauter d’une portion de texte à la suivante en bougeant les yeux (« mouvements oculaires »). Dans 10 à 15% des cas, nos yeux font aussi des mouvements en arrière (on parle de « régressions »). Les programmes de lecture rapide promettent au lecteur d’augmenter son empan perceptif. En suivant un entraînement approprié, il pourrait réaliser une prise d’information allant de plusieurs groupes de mots à plusieurs phrases entières en une seule fixation, voire une « capture » d’une page entière de texte après un mouvement de zigzag des yeux. En outre, un plus grand empan perceptif diminuerait le nombre de régressions.

Supprimer les mouvements oculaires. Les défenseurs de cette méthode désignent les mouvements oculaires comme principal coupable du ralentissement de la lecture. La méthode de présentation visuelle rapide et sérielle – ou Rapid Serial Visual Presentation (RSVP) – consiste à présenter chaque mot du texte sur l’écran de manière séquentielle et pendant une durée déterminée par l’utilisateur (1 000, 500 ou 200 millisecondes – la durée d’une fixation oculaire). Ainsi, les lecteurs n’ont plus besoin de bouger les yeux pour visualiser les mots du texte. Cette méthode semble être la plus populaire.

Lecture rapide : méthode RSVP (source : Rayner et collègues, 2016).Figure 1: Méthode de présentation visuelle rapide et sérielle (RSVP). Chaque mot de la phrase “The words in the sentence appear one at a time” apparaît sur l’écran l’un après l’autre pendant une durée déterminée par l’utilisateur (Source : Rayner et collègues, 2016).

Supprimer la vocalisation intérieure pendant la lecture. Quand on lit, on entend parfois une petite voix dans sa tête – phénomène appelé « subvocalisation ». Certains préconisent de la supprimer en affirmant qu’elle ralentirait la lecture. Les propositions ne sont pourtant pas claires sur la façon d’éviter la subvocalisation. L’idée générale semble être qu’on peut lire entièrement selon une modalité visuelle sans passer par une quelconque vocalisation.

Les objections des chercheurs

Les auteurs de la revue citée, qui ont longtemps travaillé sur les mécanismes de lecture, expliquent pourquoi ces techniques sont scientifiquement infondées.

Selon eux, il est peu probable que le fait de changer la manière de bouger les yeux (en balayant rapidement la page, par exemple) puisse nous aider à lire mieux. En effet, ce qui limite notre vitesse de lecture, c’est la capacité à reconnaître les mots et à comprendre le texte. La prise d’information dans un ordre désordonné tend au contraire à nuire à la compréhension. De plus, loin d’être une perte de temps, les régressions favorisent la compréhension en permettant de reprendre la partie du texte non assimilée. Résultat, élargir son empan perceptif n’entraîne pas forcément une lecture plus rapide.

«J’ai suivi un entraînement de lecture rapide où on devait déplacer son doigt le long de la page et j’ai pu lire « Guerre et Paix » en 20 minutes. Ça parle de la Russie.» (Woody Allen)

 

Les chercheurs ne sont pas davantage convaincus par la technique RSVP. Privant le lecteur de la possibilité de régressions, elle le force à rester sur ses interprétations erronées. Là non plus, la compréhension n’est pas garantie. En outre, elle prive le lecteur du phénomène de « prévisualisation », qui lui permet de traiter par anticipation une partie de l’information contenue dans les mots qui suivent ceux qu’ils fixent, ce qui entrave sa vitesse de la lecture.

Enfin, l’accès à la prononciation des mots, même en lecture silencieuse, est un processus naturel. Il joue même un rôle crucial dans l’accès au sens. Supprimer la parole intérieure pendant la lecture – comme préconisé par certains « formateurs » – risque de perturber la compréhension.

Voilà ce que dit la théorie. Mais quid des lecteurs entraînés qui pratiquent ces méthodes ? Parviennent-ils à lire mieux ? D’autres chercheurs ont évalué leur efficacité de lecture pour en tirer des conclusions plus convaincantes.

Ce que disent les études sur les entrainements à la lecture rapide

Les résultats des études faites sur les personnes ayant suivi un programme d’entraînement à la lecture rapide sont unanimes : leurs scores aux questions de compréhension sont significativement moins bons par rapport à ceux qui lisent à une vitesse normale (Just & Carpenter (1980) ; McLaughlin (1969) ; Homa (1983), Liddle (1965) – étude réanalysée par Carver en 1971 et 1972). Les lecteurs rapides participant à l’étude de McLaughlin (1969) donnent des réponses truffées de confusions voire d’informations complètement inventées. L’auteur conclut sur une citation de Woody Allen : “I took a speed reading course where you run your finger down the middle of the page and was able to read War and Peace in 20 minutes. It’s about Russia.” (« J’ai suivi un entraînement de lecture rapide où on devait déplacer son doigt le long de la page et j’ai pu lire Guerre et Paix en 20 minutes. Ça parle de la Russie. »). Homa conclut ironiquement dans son étude : la « capacité extraordinaire » que les apprenants ont acquis suite au programme était « une habileté extraordinaire à tourner les pages » !

La seule exception à cette règle semble être l’étude de Liddle (1965) pour la lecture de non-fiction seulement : les scores de compréhension des personnes ayant suivi le programme d’Evelyn Wood sont similaires à ceux qui n’ont pas encore suivi (mais qui s’y sont inscrits). Cependant, en réanalysant ces travaux, Carver a conclu que cela est dû au fait que les lecteurs entraînés connaissent déjà la réponse de certaines questions (puisque les informations d’un texte non-fiction sont tirées du monde réel). Ces entraînements n’ont produit aucun miracle.

Aors, comment expliquer les prouesses d’Anne Jones et Howard Berg ? Pour Anne Jones, le fait d’avoir lu les tomes précédents de la série l’a sans doute beaucoup aidé à construire des connaissances de base sur l’intrigue, les personnages ou le style d’écriture. Ces connaissances, combinées avec d’autres informations accumulées à partir du nouveau livre, lui permettraient d’élaborer une histoire cohérente, selon Just et Carpenter (1980). Les évaluations de lecture plus poussées comme celles citées précédemment n’ont pas encore été faites sur les cas comme Anne Jones et Howard Berg.

Alors, peut-on lire mieux ?

Les entraînements à la lecture rapide ne tiennent pas leur promesse : voilà la conclusion de la science. Il est pourtant possible de lire mieux… en lisant régulièrement, tout simplement. Sachant que la principale limite à la lecture est la capacité à reconnaître les mots et à comprendre le texte, une pratique régulière de la lecture aide à enrichir son vocabulaire et ses connaissances générales. Autrement dit, plus on lit, plus on comprend vite ce qu’on lit…

Référence

  1. Rayner, K., Schotter, E. R., Masson, M. E. J., Potter, M. C. & Treiman, R. So much to read, so little time: How do we read, and can speed reading help? Psychological Science in the Public Interest, Supplement 17, (2016).
    NB : les études mentionnées dans cet article peuvent être retrouvées parmi les références de cette revue.

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Chercheur(s)

Linh Nguyen

Doctorante à l'Institut des sciences cognitives Marc-Jeannerod, sous la direction d'Angela Sirigu et Alice Gomez. Son sujet de thèse porte sur les processus visuo-attentionnels dans l'apprentissage de la lecture chez les enfants de CP avec l'utilisation d'un outil biomimétique (DigiTrack).

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Laboratoire

Institut des sciences cognitives (ISC) Marc-Jeannerod

L'Institut des sciences cognitives Marc-Jeannerod rassemble six équipes pluridisciplinaires appartenant au CNRS et à l’Université Lyon. Elles travaillent sur le substrat et les mécanismes cérébraux à l'œuvre dans les processus sensoriels et cognitifs allant jusqu'à la cognition sociale. L’objectif est de relier les différents niveaux de compréhension du cerveau et de renforcer les échanges entre avancées conceptuelles fondamentales et défis cliniques.

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