Neuromythe #4 : l’effet Mozart


Écouter de la musique classique rendrait les enfants plus intelligents. Cette idée très répandue ne repose pourtant que sur une fragile expérience conduite dans les années 1990. Certes, la musique procure de nombreux bienfaits, mais pas celui-là !

Mozart était un génie de la musique, nul n’en doute. Et l’écoute de ses œuvres, plus de deux siècles après sa mort, continue à susciter plaisir et émotion. Cette musique inspirée aurait-elle un effet sur nos facultés intellectuelles ? C’est la question que se sont posée des chercheurs dans les années 1990. Pour tenter d’y répondre, Frances Rauscher, expert en développement cognitif et musicien, Gordon Shaw et Katherine Ky ont imaginé l’expérience suivante avec des étudiants. Aux uns, ils ont fait écouter une musique de relaxation pendant dix minutes ; aux autres, la Sonate pour deux pianos en ré majeur de Mozart (K448) ; aux derniers, juste le silence. Ils les ont ensuite soumis à des exercices de raisonnement spatial semblables à ceux qui sont proposés dans les tests de QI. Et qu’ont-ils constatés ? Les étudiants ayant écouté Mozart montraient une augmentation temporaire de QI de 8 ou 9 points. Leur étude1, publiée en 1993 dans la prestigieuse revue « Nature », suscite rapidement l’intérêt des médias grand public, qui titrent « Écouter Mozart rend plus intelligent ! ». Le fameux « effet Mozart » est né. Bientôt, les conclusions de l’étude sont généralisées : la musique classique rendrait les enfants plus intelligents. L’engouement est tel qu’aux États-Unis, en 1999, les États du Tennessee et de la Géorgie remettent un CD de Mozart aux parents de chaque nouveau-né. Et quelques années plus tard, en Floride, la loi « Beethoven Babies » oblige les garderies subventionnées par l’État à diffuser de la musique classique au moins 30 minutes par jour aux enfants.

Preuve de la fragilité de ces travaux, d’autres auteurs ont essayé de les reproduire sans y parvenir.

Malgré son succès, l’étude de Rauscher et al. est pourtant loin d’être irréprochable. Elle présente notamment de nombreux biais méthodologiques. Tout d’abord, elle ne porte que sur un faible nombre de sujets : 12 étudiants par groupe, ce n’est clairement pas suffisant pour démontrer un effet quelconque et le généraliser. En outre, aucune information n’a été collectée concernant les goûts musicaux des sujets, leur éducation musicale et/ou leur pratique de la musique. Autant de paramètres qui auraient pu influer sur les résultats. Par ailleurs, la différence de score entre groupes n’est pas significative et pourrait être simplement due au hasard. A cela s’ajoute le fait que conclure à une amélioration globale du QI grâce à de meilleures performances uniquement dans des tâches de raisonnement spatio-temporel semble nettement exagéré. Preuve de la fragilité de ces travaux, d’autres auteurs2,3 ont essayé de les reproduire sans y parvenir. Le coup de grâce est tombé définitivement en 2000 : une méta-analyse4 a conclu à un effet Mozart trop minime pour être pris en compte. 

Alors, comment expliquer le succès de cette croyance malgré la fragilité de ses bases scientifiques ? Comme d’autres « neuromythes », l’effet Mozart répond à une attente sociale, et plus spécifiquement à l’anxiété lié à l’éducation. Parents et éducateurs veulent faire de leur mieux pour permettre à l’enfant de s’épanouir. L’idée qu’une simple écoute de musique dès le plus jeune âge puisse contribuer à son bon développement contribue forcément à les rassurer. Autre explication, ce paradigme s’est révélé un bon filon commercial. Forts du succès suscité par leur article, Shaw et Rauscher ont créé le Music Intelligence Neural Development Institute, institut qui leur a permis de développer des méthodes d’apprentissage. Ils n’ont d’ailleurs pas été les seuls à profiter de cet engouement. Toujours aux Etats-Unis, le conférencier Don Campbell, dépositaire avisé de la marque « The Mozart Effect », a bâti sa réputation en affirmant que la musique pouvait guérir à peu près tout ce qui existe comme pathologie !

La musique procure des bénéfices incontestables chez ceux qui l’écoutent et la pratiquent.

Evidemment, il ne s’agit pas de jeter le bébé avec l’eau du bain. La musique procure des bénéfices incontestables chez ceux qui l’écoutent et la pratiquent. Plusieurs études montrent ainsi que la musicothérapie permet de réduire le stress chez les étudiants6 ou un meilleur maintien de l’attention chez les personnes âgées avec déficiences cognitives7. Plus généralement, écouter de la musique (sans paroles) permet une meilleure attention par rapport à un bruit de fond8. Dans des cas de troubles de l’attention, on note une amélioration des symptômes, notamment de distraction9, 10, et pour le syndrome de stress post-traumatique, une amélioration des symptômes dépressifs11 et anxieux12. Dans les cas de troubles du spectre autistique, on observe une amélioration des compétences sociales17, de la communication non verbale et de la production langagière16, ainsi qu’une meilleure adaptation au changement14, 15. On peut aussi souligner qu’en cas de troubles psychologiques quels qu’ils soient, les patients montrent une meilleure adhésion à la thérapie par la musique13.

On le voit, les bienfaits de la musique sont indéniables. Le désir des parents de contribuer au bon développement de leur enfant peut passer par la musique. En leur transmettant une éducation musicale ou en leur faisant pratiquer un instrument, ils leur permettront d’améliorer leurs fonctions cognitives, de diminuer leur anxiété, d’améliorer leur attention, de développer leur motricité fine… Ce qui n’est pas rien.

Et puisque la musique fait du bien, installez-vous confortablement et (ré)écoutez la célèbre Sonate pour deux pianos en ré majeur de Mozart, dans une version magnifiquement interprétée par Murray Perahia et Radu Lupu (1985).

Sources

1 – Rauscher, Frances H., Gordon L. Shaw, and Catherine N. Ky. 1993. Music and Spatial Task Performance. Nature 365(6447):611–611. doi: 10.1038/365611a0.

2 – Chabris CF. Prelude or requiem for the ‘Mozart effect’? Nature. 1999 Aug 26;400(6747):826-7; author reply 827-8. doi: 10.1038/23608. 

3 – McCutcheon LE. Another failure to generalize the Mozart effect. Psychol Rep. 2000 Aug;87(1):325-30. doi: 10.2466/pr0.2000.87.1.325. 

4 – Hetland, Lois. (2000). Listening to Music Enhances Spatial-Temporal Reasoning. Journal of Aesthetic Education. 34. 105. 10.2307/3333640. 

5 – Bangerter A, Heath C. The Mozart effect: tracking the evolution of a scientific legend. Br J Soc Psychol. 2004 Dec;43(Pt 4):605-23. doi: 10.1348/01446660425653 

6 – Ugwuanyi CS, Ede MO, Onyishi CN, Ossai OV, Nwokenna EN, Obikwelu LC, Ikechukwu-Ilomuanya A, Amoke CV, Okeke AO, Ene CU, Offordile EE, Ozoemena LC, Nweke ML. Effect of cognitive-behavioral therapy with music therapy in reducing physics test anxiety among students as measured by generalized test anxiety scale. Medicine (Baltimore). 2020 Apr;99(17):e16406. doi: 10.1097/MD.0000000000016406.

7 – Gregory D. Music listening for maintaining attention of older adults with cognitive impairments. J Music Ther. 2002 Winter;39(4):244-64. doi: 10.1093/jmt/39.4.244

8 – Shih YN, Huang RH, Chiang HY. Background music: effects on attention performance. Work. 2012;42(4):573-8. doi: 10.3233/WOR-2012-1410.

9 – Rothmann K, Hillmer JM, Hosser D. Evaluation des Musikalischen Konzentrationstrainings mit Pepe (MusiKo mit Pepe) bei Kindern mit Aufmerksamkeitsproblemen [Evaluation of the Musical Concentration Training with Pepe (MusiKo mit Pepe) for children with attention deficits]. Z Kinder Jugendpsychiatr Psychother. 2014 Sep;42(5):325-35. German. doi: 10.1024/1422-4917/a000308. PMID: 25163995.

10 – Rickson DJ. Instructional and improvisational models of music therapy with adolescents who have attention deficit hyperactivity disorder (ADHD): a comparison of the effects on motor impulsivity. J Music Ther. 2006 Spring;43(1):39-62. doi: 10.1093/jmt/43.1.39. PMID: 16671837.

11 – Pezzin LE, Larson ER, Lorber W, McGinley EL, Dillingham TR. Music-instruction intervention for treatment of post-traumatic stress disorder: a randomized pilot study. BMC Psychol. 2018 Dec 19;6(1):60. doi: 10.1186/s40359-018-0274-8. PMID: 30567598; PMCID: PMC6299962

12 – Carr C, d’Ardenne P, Sloboda A, Scott C, Wang D, Priebe S. Group music therapy for patients with persistent post-traumatic stress disorder–an exploratory randomized controlled trial with mixed methods evaluation. Psychol Psychother. 2012 Jun;85(2):179-202. doi: 10.1111/j.2044-8341.2011.02026.x. Epub 2011 Jun 20. PMID: 22903909. 

13 – Landis-Shack N, Heinz AJ, Bonn-Miller MO. Music Therapy for Posttraumatic Stress in Adults: A Theoretical Review. Psychomusicology. 2017;27(4):334-342. doi: 10.1037/pmu0000192. PMID: 29290641; PMCID: PMC5744879.

14 – Geretsegger M, Elefant C, Mössler KA, Gold C. Music therapy for people with autism spectrum disorder. Cochrane Database Syst Rev. 2014 Jun 17;2014(6):CD004381. doi: 10.1002/14651858.CD004381.pub3. PMID: 24936966; PMCID: PMC6956617.

15 – LaGasse AB. Social outcomes in children with autism spectrum disorder: a review of music therapy outcomes. Patient Relat Outcome Meas. 2017 Feb 20;8:23-32. doi: 10.2147/PROM.S106267. PMID: 28260959; PMCID: PMC5325134.

16 – Lim HA. Effect of « developmental speech and language training through music » on speech production in children with autism spectrum disorders. J Music Ther. 2010 Spring;47(1):2-26. doi: 10.1093/jmt/47.1.2. PMID: 20635521.

17 – Rabeyron T, Robledo Del Canto JP, Carasco E, Bisson V, Bodeau N, Vrait FX, Berna F, Bonnot O. A randomized controlled trial of 25 sessions comparing music therapy and music listening for children with autism spectrum disorder. Psychiatry Res. 2020 Aug 8;293:113377. doi: 10.1016/j.psychres.2020.113377. Epub ahead of print. PMID: 32798927.

Chercheur(s)

Clara Saleri

Doctorante au sein de l'équipe ImpAct au Centre de recherche en neurosciences de Lyon. Son sujet de thèse : «Rôle des ganglions de la base dans l’intégration des coûts temporels et énergétiques moteurs pendant la prise de décision», sous la supervision du Dr David Thura.

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Clara Saleri

Yves Rossetti

Professeur de physiologie à la faculté de médecine de Lyon. Ses recherches concernent la plasticité cérébrale liée à nos interactions avec notre environnement physique et social. Il anime l'équipe Trajectoires du Centre de recherche en neurosciences de Lyon (CRNL) dont les thématiques concernent l'exploration des fonctions perceptives, motrices et cognitives, notamment en lien avec la rééducation fonctionnelle.

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Yves Rossetti

Laboratoire

Centre de recherche en neurosciences de Lyon (CRNL)

Le CNRL rassemble 14 équipes pluridisciplinaires appartenant à l’Inserm, au CNRS et à l’Université Lyon. Elles travaillent sur le substrat neuronal et moléculaire des fonctions cérébrales, des processus sensoriels et moteurs jusqu'à la cognition. L’objectif est de relier les différents niveaux de compréhension du cerveau et de renforcer les échanges entre avancées conceptuelles fondamentales et défis cliniques.

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