Expérience multisensorielle, le spectacle vivant Nez à nez invite le public à explorer le pouvoir des odeurs. Invisibles mais profondément évocatrices, celles-ci agissent à la fois sur le cerveau, les émotions et la mémoire. Explications des deux neuroscientifiques du CRNL à l’origine de la proposition artistique et scientifique.
Photo d’une jeune fille respirant de la lavande : © Elly Johnson sur Unsplash
C’est un roc !… c’est un pic !… c’est un cap ! Que dis-je, c’est un cap ?… C’est une péninsule ! »
S’il ne peut séduire la jolie Roxane car il a un nez, trop grand, planté au milieu de la figure, Cyrano de Bergerac séduit par les mots. Le nez inspire les poètes certes, mais les scientifiques aussi. Telles Nathalie Buonviso et Alexandra Veyrac : ces deux scientifiques du Centre de recherche en neurosciences de Lyon, sont à l’origine de Nez à nez, un spectacle multisensoriel proposé au public dans le cadre de la Semaine du Cerveau le mardi 10 mars à la médiathèque de Mézieu. Créé à l’initiative du Centre imaginaire, une compagnie drômoise, ce moment de théâtre et de médiation scientifique permet à chacun de s’immerger dans le monde des odeurs.

À l’accueil du public, un premier acteur introduit le sujet. Devant son olfactorium, l’artiste raconte les connaissances acquises sur l’olfaction. Le trajet que mène une odeur depuis les fosses nasales jusqu’au bulbe olfactif, puis comment l’information qu’elle véhicule est transmise au cerveau. Humer une odeur fait émerger des émotions. C’est ce qui se passe dans un second temps, une fois rentré dans la grande salle. Là, allongé dans un transat et guidé dans le noir par un personnage monté sur échasses, le public se laisse embarquer dans un voyage intime au gré de tableaux mettant en scène des parfums conçus spécialement pour l’occasion. Accompagnant une odeur, des sons, des lueurs, des ressentis tactiles. Pour profiter pleinement de l’expérience, il s’agit de se détendre en respirant profondément et lentement. Alors dans le for intérieur de chacun à l’écoute de ses sensations, des pensées fusent ainsi que des souvenirs.
Au cours du spectacle, l’odeur sert de support à l’évocation d’un thème partagé par tous, la nature par exemple, mais que chacun va s’approprier différemment. Comment cela ?
Alexandra Veyrac – Respirer un parfum provoque des effets qui nous sont très personnels. Lors d’une représentation, un participant a témoigné avoir reconnu l’odeur des rues de l’Algérie de son enfance ! Or, aucun des tableaux olfactifs n’a été réfléchi avec une intention aussi précise, ni d’ailleurs aucun parfum conçu pour reproduire une fragrance connue. Si l’on schématise, lorsqu’on sent une odeur, un phénomène en deux temps se produit : tout d’abord un réflexe d’attraction ou de répulsion vis-à-vis de l’odeur. Est-ce qu’on l’aime, ou au contraire, est-ce qu’elle nous déplaît ? Puis, un second réflexe qui consiste à chercher à la comprendre. Qu’évoque-t-elle pour nous ? À ce moment-là, notre cerveau fouille nos souvenirs pour lui attribuer du sens. C’est là qu’un événement du passé surgit auquel on peut associer l’odeur, et qui s’est gravé dans notre mémoire car suscitant une émotion intense.
Observer un paysage ou entendre une chanson peuvent aussi réveiller des souvenirs. La réminiscence n’est pas le propre de l’odorat ?

Nathalie Buonviso – Non, en effet. Mais c’est avec cette modalité sensorielle que l’émotion revécue est la plus forte. Une spécificité due sans doute à la structuration particulière des aires cérébrales gérant l’olfaction : leurs réseaux de neurones se mélangent étroitement avec ceux du système limbique responsables de l’accès aux émotions et aux souvenirs. Le transfert d’informations entre ces zones est très rapide. Le traitement des signaux visuels et auditifs diffère de ce schéma : il nécessite en effet l’intervention d’une région supplémentaire du cerveau, le thalamus. L’odorat fascine encore car ses aires olfactives sont connectées avec le système nerveux autonome qui régule le rythme respiratoire, la fréquence cardiaque et le contrôle des organes. Lorsqu’on sent une odeur, sans le savoir, on agit sur notre respiration et les battements de notre cœur, en même temps qu’on convoque le souvenir d’un instant de vie qui lui est associé.
Semaine du Cerveau
Chaque année au mois de mars dans une centaine de pays et plus de 120 villes de France, les scientifiques convient le grand public à des événements, gratuits, pour comprendre le cerveau : une occasion unique de s’informer sur l’actualité de la recherche en neurosciences et sciences cognitives !
Pour sa 28ème édition, la Semaine du Cerveau de la Métropole de Lyon se place sous le thème : « Les intelligences du cerveau » .
Près d’une quinzaine de rendez-vous sont proposés du 4 au 25 mars 2026 dans l’agglomération lyonnaise.
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On peut respirer une même odeur à plusieurs moments de son existence. Lequel d’entre eux reste en mémoire ?
AV – Lorsqu’une odeur évoque un souvenir, celui-ci est très chargé émotionnellement et ancien. Il semble que la première rencontre avec une odeur marque de façon importante un souvenir: c’est ce que montrent nos travaux chez le rat. En effet, au sein du laboratoire, nous cherchons à comprendre ce qui conditionne la mémorisation des épisodes de vie par l’être humain. Pourquoi, dans certains cas, nous pouvons nous souvenir d’un lieu, de ce que nous y faisions et avec qui, alors que d’autres fois, cela nous est impossible. En proposant à des rats une même tâche comportementale consistant à leur faire vivre un épisode de vie les confrontant à une expérience liée à des odeurs, on a observé que les animaux différaient quant à leur capacité à se souvenir de leurs expériences passées. Tout comme nous. Les rats qui s’étaient un peu plus confrontés à une expérience désagréable liée aux odeurs étaient ceux qui retenaient le mieux les informations. Comme si une émotion même légèrement négative associée à l’événement avait permis de mieux ancrer leur souvenir.

Outre l’émotion, la respiration pourrait-elle conditionner l’ancrage des souvenirs ?
NB – C’est une hypothèse de recherche actuelle. Avec mes collègues, j’étudie le lien étroit entre respiration et système olfactif depuis longtemps et l’une de nos découvertes a été d’observer que la respiration influe sur l’activité cérébrale : lorsqu’une personne respire de façon lente et profonde, c’est l’ensemble du cerveau et pas seulement les aires cérébrales impliquées dans l’olfaction qui s’active au même rythme. Or on sait que cette façon de respirer favorise la relaxation, à l’instar de ce qui se passe quand on pratique la cohérence cardiaque. Nos premiers tests indiquent qu’on peut reproduire cet effet grâce aux odeurs : lorsque des personnes prennent le temps de respirer un parfum agréable, on constate que leur fréquence respiratoire ralentit progressivement tandis que leur activité cérébrale se synchronise à ce rythme. Les participants se disent plus apaisés. On pense que lors de cet état particulier du cerveau, synchronisé avec la respiration, des fonctions cognitives comme la mémoire pourraient mieux fonctionner. Un sujet que nous investiguons.