« Les cellules souches pluripotentes induites offrent de vastes perspectives sur le plan thérapeutique. »

Spécialiste des cellules souches pluripotentes, Pierre Savatier fait le point sur les avancées de la thérapie cellulaire à base de cellules pluripotentes induites (iPS). Si on est encore loin de pouvoir recréer des organes défaillants, on peut déjà réparer certains tissus comme la rétine.

Pierre Savatier est un pionnier de la recherche française sur les cellules souches. Voilà 25 ans qu’il travaille sur le sujet. En 1995, il a publié un article décisif montrant la capacité des cellules souches embryonnaires de souris à se différencier en neurones fonctionnels. Cet article a donné le coup d’envoi de la recherche sur l’utilisation des cellules souches pour soigner les maladies neurodégénératives. Aujourd’hui, il est responsable de l’équipe Cellules souches pluripotentes de mammifères au sein de l’Institut de recherche cellule souche et cerveau de Lyon. L’équipe étudie les mécanismes de contrôle de la pluripotence aussi bien chez la souris, le lapin et le macaque que chez l’homme.

Vincent Giudice: Pourquoi continuer à travailler sur les cellules souches embryonnaires alors qu’on est capable de créer des cellules iPS ?

Pierre Savatier: Si je veux étudier de manière approfondie la technique du clair-obscur chez Rembrandt, je vais travailler sur l’original et non sur une copie. Pour les cellules, c’est la même chose. Si je veux étudier les mécanismes de pluripotence, il paraît logique de les étudier d’abord dans l’embryon et les cellules souches embryonnaires (ES) et de vérifier ensuite qu’ils sont conservés dans les cellules iPS.

« Les cellules iPS offrent de vastes perspectives sur le plan thérapeutique. Cependant le chemin est encore long. »

Les cellules ES sont la référence. Directement dérivées de l’embryon, elles offrent un génome intègre et propre, grâce à des mécanismes spécifiques qui permettent l’élimination des cellules porteuses de mutation. Ce n’est pas le cas des cellules iPS. Généralement, celles-ci sont créées à partir de cellules somatiques de patients atteints d’une maladie neurodégénérative, la plupart du temps âgés. Par la force des choses, ces cellules somatiques ont subi de nombreuses mutations. Les cellules iPS produites à partir de ces cellules auront donc un génome moins propre. Certes, la plupart de ces mutations seront neutres et sans conséquences. Mais le risque d’apparition de tumeurs est plus élevé. Le principe de précaution veut donc qu’on prenne en compte ce risque dans l’utilisation des cellules iPS en thérapie.

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Pierre Savatier – photo Vincent Giudice

VG: Cette réserve étant faite, quels sont les atouts des cellules iPS du point de vue thérapeutique ?

PS: Les cellules iPS offrent de vastes perspectives sur le plan thérapeutique, et ce pour plusieurs raisons. Comme elles sont fabriquées à partir des cellules du patient, on peut pratiquer des greffes autologues, qui limitent le risque de rejet. Ainsi, il a été démontré en 2013 que la greffe de cellules dérivées de cellules iPS autologues chez un singe macaque parkinsonien présentait un taux de succès plus important [1]que la greffe de cellules dérivées de cellules iPS hétérologues. Deuxième avantage des cellules iPS : le matériel biologique est quasi illimité, contrairement aux cellules souches dérivées d’embryons humain, plus rares et dont l’usage est strictement encadré. [2] Troisième avantage : le coût. La communauté scientifique réfléchit depuis quelques années à la création de banques de cellules iPS. Ces cellules seraient issues d’individus volontaires sains et dotés d’un profil génétique particulier permettant de les greffer à une part importante de la population. Plusieurs projets sont en cours. Au Japon, par exemple, un programme vient d’être lancé pour construire une banque de lignées de cellules iPS permettant de couvrir 90% de la population du pays [3]. La difficulté à ce stade est d’identifier les donneurs de tissus ayant le profil génétique permettant de créer des cellules iPS « universelles ».

VG: A quand le remplacement complet d’organes comme le pancréas ou le cœur ?

PS: Le chemin est encore long ! Pour le moment, on en est à réparer et à remplacer des morceaux de tissu. Les premiers essais de thérapie cellulaire à base de cellules iPS, conduits par des équipes japonaises, concernent le traitement de la dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA). [4] On est capable aujourd’hui de recréer en laboratoire des morceaux de rétine pigmentaire et de les greffer aux patients.

A chacun sa réserve de cellules souches ?
Peut-on imaginer que, dans un avenir proche, chacun dispose de sa réserve personnelle de cellules iPS, prêtes à réparer ses tissus et organes lésés ? Pour Pierre Savatier, ce scénario parait tout à fait irréaliste. D’abord, parce que la création d’une lignée de cellules iPS fiable demande beaucoup de temps et coûte donc très cher. Ensuite, parce qu’en multipliant les lignées on augmente fortement le niveau de risque. En effet, malgré les contrôles de qualité qui entourent la création d’une lignée de cellules iPS, il peut arriver qu’une mutation passe inaperçue, ce qui peut être dramatique si elle concerne, par exemple, des gènes entraînant la formation de tumeurs. C’est pourquoi la recherche s’oriente vers la création de banques de cellules iPS offrant des lignées bien contrôlées et caractérisées convenant à une large proportion de la population.

  • 1. Morizane, A. et al. Direct Comparison of Autologous and Allogeneic Transplantation of iPSC-Derived Neural Cells in the Brain of a Nonhuman Primate. Stem Cell Reports, 2013 Sep 26;1(4):283-92.
  • 2. Loi n°2013-715 du 6 août 2013 concernant la recherche sur les embryons et cellules souches embryonnaires
  • 3. « Yamanaka pushes for global iPS cell bank » – 17 janvier 2014 – Nikkei Asian Review
  • 4. « Japan to start stem-cell study on humans » – 30 juillet 2013 – Nature blogs
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    Chercheur(s)

    Vincent Giudice

    Docteur en biologie, spécialisé dans les cellules souches embryonnaires.

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    Laboratoire

    Institut de recherche cellule souche et cerveau (SBRI)

    Le SBRI cherche à définir les caractéristiques du cortex humain, de son développement à l’organisation des réseaux neuronaux qui le composent et rendent possible les fonctions cognitives supérieures. Pour cela, il fait appel à de nombreuses disciplines : biologie cellulaire et moléculaire, neuroanatomie, neurophysiologie, psychophysique, comportement, psychologie expérimentale, neurocomputation, modélisation et robotique. Le SBRI est dirigé par Colette Dehay et Henry Kennedy.

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