Pantheon : quand télécharger son esprit devient possible, au ciné


En 2022, la série américaine Pantheon a remis au goût du jour le téléchargement du cerveau, thème SF traité dès 1984 dans le roman cyberpunk Neuromancien. L’animé interroge des concepts importants tels que la dualité corps-esprit et notre tendance à l’anthropomorphisme lorsque nous faisons face aux machines.

Quand des œuvres de science-fiction interrogent les neurosciences : épisode #6, et fin.

Crédit photo image centrale © AMC – DR

Il y avait quelque chose de changé. En la croisant dans les couloirs du lycée, Samara lui avait décroché comme d’habitude un regard méprisant tout en amusant la galerie. Mais, pendant les cours, au lieu de devoir affronter les provocations rituelles de ces petites pestes, par messagerie interposée, Maddie les observa en train de se liguer les unes contre les autres. C’est Samara, cette fois-ci, qui était l’objet des brimades numériques ! De retour chez elle, en interrogeant son ordinateur, Maddie compris qu’un inconnu lui venait en aide. Le mystérieux étranger se révéla bientôt être David, son père décédé, dont la conscience avait été téléchargée sur le cloud.

Dès les premiers instants de Pantheon, une série d’animation diffusée en 2022 sur la chaîne américaine AMC+, le décor est planté : il est question ici d’univers cyber, d’exploration des frontières entre l’humanité, la technologie et la conscience à travers une intrigue complexe et réfléchie. Le thème principal de la série, le « mind uploading » – littéralement le « téléchargement de l’esprit » – a été abordé auparavant au cinéma par, entre autres, le manga animé Ghost in the Shell en 1997, et plus récemment par Lucy en 2014, en seconde partie du film. La numérisation de l’esprit avait déjà fait l’objet d’un traitement SF approfondi dès 1984, à travers Neuromancien, le roman cyberpunk fondateur du genre éponyme, dans lequel une intelligence artificielle (IA) est capable de copier l’esprit d’un individu sous forme de mémoire vive.


Dans Pantheon, c’est Logarithms, une entreprise de la tech, qui teste un programme visant à télécharger des cerveaux humains : piégés dans le cyberespace, les intelligences ainsi « uploadées » se souviennent de leur passé, ont des émotions et renouent avec les êtres aimés. Que disent les neurosciences à ce sujet ? Nous avons posé la question à Emanuelle Reynaud, spécialiste des interactions homme-système au laboratoire Etude des mécanismes cognitifs (EMC) de l’Université Lyon 2, et Wenjie Huang, l’une de ses doctorantes. Interview croisée.

Cortex Mag – Concept largement exploré par la SF, le mind uploading puise ses racines dans des préoccupations et des progrès technologiques bien réels. Lesquels ?

Emanuelle Reynaud – Grâce au mind uploading, réaliser une copie intégrale de son cerveau, de tout ce qu’il peut contenir et faire émerger, serait une façon d’atteindre l’immortalité. Cette idée de devenir immortel grâce à la technologie est défendue par le transhumanisme depuis le XIXe siècle, ce qui a donné lieu en 1967 à la première cryogénisation d’un corps humain. L’hypothèse futuriste du mind uploading se nourrit plus que jamais des avancées en neurosciences, en cartographie cérébrale tout particulièrement, et en intelligence artificielle. Clos il y a deux ans, le Human Brain Project a marqué les esprits : au moment de son lancement, en 2013, cette initiative de recherche européenne affichait comme objectif la simulation informatique du cerveau humain. Mais on en est fort loin ! Tout au mieux pouvons-nous aujourd’hui simuler le fonctionnement d’un petit bout de cerveau de rat : c’est ce qu’ont montré les chercheurs suisses du projet Blue Brain en 2015. Leur simulation informatique portait sur 31 000 neurones et 40 millions de synapses appartenant au néocortex du rat… alors que le nôtre contient au moins 86 milliards de neurones et 100 000 milliards de connexions synaptiques.

Dans la série, Maddie, équipée d’un casque de réalité virtuelle, interagit avec « l’esprit de son père » piégé dans le cloud. Ils s’enlacent, tous deux éprouvent des émotions. Que nous racontent ces scènes ?

E.R. – Elles revisitent de façon moderne une question centrale en sciences et en philosophie, celle de la dualité corps-esprit. L’esprit et le corps sont-ils, comme l’avançait Descartes, deux entités distinctes, le res cogitans (la substance pensante) d’un côté et le res extensa (la chose étendue qui agit) de l’autre, qui interagissent certes mais qui sont séparées ? L’esprit peut-il exister sans le corps ? En neurosciences, on a considéré pendant longtemps la cognition comme étant produite uniquement par le système nerveux central, avec une contribution faible du système nerveux périphérique, moteur en général. A partir des années 2000, le cadre théorique de la cognition incarnée est venue bousculer cette vision d’un cerveau étudiable dans un bocal, le « brain in a jar ». Dans le cadre de la cognition incarnée, l’expression du système cognitif (les pensées) ne peut être découplée du corps qui ressent les émotions et perçoit l’environnement. Bien que faisant consensus, le concept de cognition incarnée est cependant encore peu applicable en robotique ou en intelligence artificielle. Dans le premier cas, on construit aujourd’hui surtout des corps et dans le second cas, des esprits.

Brain in a jar - copyright CC BY Alexander Wivel 
Un cerveau dans une cuve croit qu’il marche © CC BY A. Wivel 

Wenjie Huang – La force narrative de Pantheon repose sur l’idée qu’il existe une continuité du soi et de la conscience entre les personnes vivantes et le contenu de leurs cerveaux une fois téléchargé sur le cloud. Ainsi, David entend la détresse de sa fille Maddie, maltraitée à l’école, et intervient pour la défendre. Il manifeste encore sa jalousie quand il apprend que son ancienne « épouse », Eileen, a un nouveau compagnon dans sa vie. Cette stabilité de l’identité au moment du transfert du contenu cérébral sur un support matériel est une hypothèse simplificatrice qui sert la science-fiction. Mais elle pose une question essentielle, à l’heure où les IA reproduisent de plus en plus les capacités humaines et où les frontières entre elles et nous deviennent poreuses : qu’est-ce qui fait de nous des êtres humains ? Ou encore, en quoi réside notre conscience ? Il n’y a aucune réponse évidente.  

Eileen refuse d’abord de discuter avec le « David numérique », arguant justement que la copie artificielle de son ancien mari n’est pas un être humain. Puis, elle interagit avec lui, avec plaisir, dans le cyberespace. Comment comprendre son changement d’attitude ?

E.R. – Alors que David est décédé depuis peu, Eileen est nostalgique de leurs moments vécus ensemble. Aussi, elle finit progressivement par lâcher prise et laisser son cerveau la duper. En effet, en tant qu’objet physique prédictif, notre cerveau forme des attentes sur le monde. Quand l’environnement vient renforcer ses prédictions, tout va bien, nous sommes contents. Dans le cas contraire, il faut changer de prédiction. C’est difficile et cela demande du temps. Lorsqu’une personne chérie disparaît, on a des tas de souvenirs d’elle, associés à des affects positifs, qui reviennent régulièrement en mémoire. On s’attend à l’entendre, à la voir, malgré nous. Et on est forcément triste de se tromper. Si une interaction avec une intelligence uploadée vient combler cette attente déçue en permanence et nous procure de la joie, comme ne pas céder ?

W.H. – Le désir de recréer un être disparu et de se nourrir affectivement de cette illusion est d’ailleurs à l’origine d’une application de type « compagnon chatbot », baptisée Replika, qui exploite l’intelligence artificielle générative. L’objectif visé par Replika est d’offrir une présence empathique aux personnes en quête de soutien émotionnel ou de compagnie virtuelle. Eugenia Kuyda, sa fondatrice, en aurait eu l’idée après la mort d’un de ses amis en 2015 : elle a converti les messages texte échangés avec lui en un chatbot qui l’aurait aidée à se souvenir de leurs conversations. D’abord personnel, le chatbot émotionnel a pris ensuite une orientation commerciale. La tendance innée de notre espèce à attribuer un caractère humain, tout au moins vivant, à tout ce qui y ressemble mais qui n’en est pas forcément, pose de vrais défis en termes de cognition sociale. Le cerveau humain n’est pas outillé naturellement pour interagir avec des IA, il les anthropomorphise spontanément.

Les compagnons Replika AI peuvent être personnalisés pour répondre aux besoins relationnels des utilisateurs © Luka/Replika

Des IA dont l’humain redoute le possible libre-arbitre. Dans Pantheon, ce sont des intelligences téléchargées qui, conscientes de leur prison numérique, désirent s’en extraire…

E.R. – Ce libre-arbitre des intelligences numériques fait référence à un scénario hypothétique auquel l’humanité pourrait être confrontée si nous atteignons le point de singularité technologique.   Envisagée par des mathématiciens dès les années 1980, cette hypothèse correspond à l’émergence de systèmes artificiels dont l’intelligence est si importante qu’elle dépasse les capacités cognitives humaines : devenues superintelligentes, les machines évolueraient par elles-mêmes. Avec un risque, selon certains, que les IA prennent des décisions allant à l’encontre de notre sécurité. Mais la plausibilité de cet événement, ou la date de sa survenue, fait débat dans la communauté scientifique. Et puis, alors que la puissance des IA augmentera sans aucun doute dans le futur, ne pouvons-nous imaginer un avenir serein avec elles, sans heurt ni rapport de dominance ?!

W.H. – Comme le souligne Emanuelle, je pense qu’il est important de réfléchir aux types de relations que nous pourrions avoir avec les machines à l’avenir. Les IA sont tellement sophistiquées aujourd’hui que les machines qui en sont dotées sont devenues opaques même pour les ingénieurs : un nouveau domaine scientifique émerge d’ailleurs qui étudie le comportement des machines comme le fait l’éthologie avec les animaux. Considérer les machines comme une version simplifiée de l’humain ne semble plus d’actualité. Peut-être nous faudra-t-il un jour les considérer comme une espèce à part entière ?! Une belle idée de science-fiction à creuser.

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Chercheur(s)

Emanuelle Reynaud

Enseignante-chercheuse au laboratoire d’Étude des Mécanismes Cognitifs de l'Université Lyon 2. Elle mène des recherches sur la modélisation des fonctions cognitives, sur l'analyse multivariée des patterns cérébraux de neuro-imagerie, les réseaux émotionnels et l'interaction homme-système.  

Emanuelle Reynaud

Wenjie Huang

Doctorante dans l’équipe NSHM (Neurocognition des Systèmes Humain-Machine) du laboratoire EMC de l’Université Lumière Lyon 2. « Mon projet de recherche s’inscrit dans le champ de la neurodiversité et vise à étudier les spécificités cognitives des personnes autistes dans les interactions humain-machine. Plus précisément, je m’intéresse à la manière dont les technologies interactives peuvent être conçues non seulement pour compenser des difficultés, mais aussi pour valoriser des avantages cognitifs potentiels. Pour ce projet, j’utilise des méthodes expérimentales issues de l’ergonomie, combinées à des techniques de neuroimagerie fonctionnelle (fNIRS). »

Wenjie Huang

Laboratoire

Laboratoire Etude des mécanismes cognitifs (EMC)

Le Laboratoire EMC rassemble des spécialistes de l'étude de la cognition humaine sur la question des représentations mentales (symboliques ou non-symboliques) et des substrats neuronaux impliqués dans les émotions, l'attention, le langage, la mémoire et l'action. Les recherches fondamentales et appliquées sont menées auprès de populations normales (enfants, jeunes adultes, adultes âgés), déficitaires (dyslexiques, dysphasiques, sourds) et souffrant de pathologies spécifiques (patients Alzheimer, cérébrolésés, psychiatriques).

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