« Apprendre, c’est aussi acquérir une intelligence du geste »


Pour expliquer l’évolution de l’espèce humaine, assure le psychologue François Osiurak, il ne suffit pas de dire que les individus se sont copiés les uns les autres sans rien comprendre à ce qu’ils faisaient. Leurs dispositions cognitives ont nécessairement joué un rôle.

Pourquoi l’espèce humaine est-elle la seule à avoir développé une culture technologique aussi poussée ? Et comment est-elle parvenue à transmettre ces connaissances au fil des générations ? Ces questions, à la croisée de l’anthropologie, des sciences cognitives et de la philosophie, taraudent les chercheurs depuis longtemps. L’hypothèse la plus répandue pour y répondre est que cette évolution a été rendue possible par les capacités d’imitation de l’être humain. Reproduire fidèlement un geste technique même sans comprendre les principes qui le sous-tendent suffirait à en assurer la transmission. Même s’il lui reconnaît des mérites, François Osiurak, spécialiste de psychologie et de sciences cognitives, ne la trouve pas satisfaisante, comme il l’expliquait déjà à Cortex Mag en 2016. Pour lui, il ne peut y avoir d’apprentissage sans une intelligence du geste. Ses derniers travaux renforcent cette hypothèse.

Quelle sont les différences entre lutilisation doutils chez les humains et chez d’autres animaux ?
C’est un des mystères de l’évolution. L’usage d’outils est fréquent dans la nature : les chimpanzés se servent de pierres pour casser des noix, les corbeaux de Nouvelle-Calédonie utilisent des petits bâtons ou des feuilles pour dénicher des larves ; plus surprenant, ces derniers peuvent reproduire l’usage qu’un congénère a fait d’un ustensile sans l’avoir vu directement à l’œuvre ! Leurs capacités de raisonnement sont exceptionnelles. Pourtant, seule l’humanité semble avoir connu un développement culturel et technologique exponentiel. Comment l’expliquer ? Longtemps des scientifiques ont répondu que la plupart des animaux répétaient les mêmes comportements de façon instinctive, tandis que les humains étaient capables d’apprendre les uns des autres et donc de progresser. Aujourd’hui, on sait que la réalité n’est pas aussi clivée. En Afrique, par exemple, des primatologues ont passé en revue 150 années cumulées d’observation sur les chimpanzés. Il est apparu que des populations identiques vivant dans des environnements similaires développaient néanmoins des comportements différents. Cela montre qu’il y a bien une forme de développement culturel chez d’autres animaux.

Comme expliquer cette divergence alors ? Que sest-il passé dans l’évolution de notre espèce ?
En anthropologie, une explication dominante ces vingt dernières années revient à dire que nous serions de meilleurs imitateurs. C’est notamment une hypothèse défendue par des chercheurs comme Robert Boyd, Peter Richerson ou encore Joseph Henrich. Les humains ne se contenteraient pas de reproduire des gestes et des comportements utiles à leur survie. Une divergence évolutive les aurait dotés de capacités supplémentaires : se mettre à la place de l’autre, donner du sens à ce qu’il fait ou essaie de faire, comprendre son intention lorsqu’il exécute une tâche – y compris lorsqu’il échoue. Cette faculté aurait accéléré la transmission et la diffusion des comportements les plus adaptés à la survie et au progrès au sein de l’espèce humaine. Elle aurait également libéré du temps pour que des individus puissent chercher des solutions originales face à un problème inédit.

Quelles sont les forces cette hypothèse ?
Elle a le mérite d’une certaine simplicité : on explique tout en disant que nous sommes doués pour copier. Cela permet aussi de relativiser l’idée que notre intelligence aurait quelque chose d’exceptionnel, puisque l’imitation est une faculté répandue dans le monde animal. La nôtre serait un peu plus affutée, mais nous n’aurions pas besoin d’être d’emblée plus intelligent pour nous distinguer. La spécificité de la cognition humaine serait davantage une conséquence que la cause de son développement culturel exceptionnel. Enfin, cette approche a permis d’ouvrir tout un champ de recherche passionnant en anthropologie : pourquoi un individu copie tel comportement plutôt que tel autre ? Comment reconnaît-il ce qui est le plus adapté à sa survie et à sa reproduction ? Etc. Néanmoins, pour un chercheur en psychologie comme moi, elle pose un certain nombre de problèmes qui commencent à être reconnus.

Pour les anthropologues, le fait que l’espèce humaine soit douée pour copier est pour ainsi dire la fin de l’histoire. Pour les psychologues, c’est le début du problème !

Quelles sont ses faiblesses selon vous ?
Dans cette théorie, le fait que l’espèce humaine soit douée pour copier est pour ainsi dire la fin de l’histoire, l’explication ultime. Mais pour les psychologues, c’est le début du problème ! Comment s’investit-on dans l’imitation ? Que comprenons-nous exactement lorsque nous reproduisons ce que font les autres ? L’idée de « copie » suggère que l’apprentissage soit relativement passif ; on reproduirait des gestes et des pratiques, certes avec finesse et précision, mais sans avoir besoin de comprendre pourquoi ça marche ou ce qu’il faut faire pour parvenir à un bon résultat. Cette idée fait écho à un modèle révolu en neuropsychologie : une information passerait directement des aires visuelles aux aires motrices du cerveau. Il n’y aurait aucune intelligence du geste autrement dit ; ou du moins celle-ci ne viendrait qu’après coup, comme un produit dérivé. Or lorsque j’étudie l’apprentissage, notamment par le biais d’IRM, je n’observe pas une telle dichotomie entre « copier » et « comprendre ». Au contraire, l’intelligence me paraît d’emblée engagée dans toute forme d’apprentissage.

L’idée qu’on peut copier sans comprendre ne s’appuie-t-elle pas aussi sur des preuves empiriques ? 
Effectivement, en 2019, des anthropologues ont publié un article [1] supposé prouver qu’on pouvait copier efficacement un comportement sans comprendre ce que l’on faisait. Leur protocole est en résumé le suivant : des participants doivent améliorer une roue, faire en sorte qu’elle aille plus vite et glisse mieux sur un rail. L’expérience est telle que certains peuvent s’inspirer de ce que les autres ont fait et parviennent ainsi à de meilleurs résultats. Par ailleurs tous répondent à un test de compréhension plus théorique, évaluant leurs connaissances en physique, en mécanique, etc. Finalement, cette expérience entend établir que la roue est améliorée sans que les connaissances théoriques des participants ne progressent. Cette expérience me semblait cependant comporter des faiblesses méthodologiques. C’est pourquoi j’ai repris le même protocole, en l’affinant et en le consolidant, ce qui m’a amené à défendre des conclusions opposées dans un article [2]. 

En quoi vos propres résultats plaident-ils pour un rôle plus important des dispositions cognitives ?
Sans entrer dans le détail, j’ai proposé un plus grand nombre de réponses dans le questionnaire à choix multiple (QCM) soumis aux participants, soit vingt-quatre items au lieu de dix. J’ai aussi évité de mettre des réponses piégeuses – systématiquement fausses quelle que soit la question par exemple –, car il est statistiquement bien établi que cela biaise les résultats. J’ai ainsi obtenu un outil de mesure plus sensible et pu constater que le score de compréhension augmentait légèrement en même temps que la roue était améliorée. Autre différence importante : j’ai mis en place un groupe contrôle, autrement dit des personnes qui répondent au QCM sans participer au reste de l’expérience. Cela n’avait pas été fait dans l’article de 2019 ! C’est pourtant capital si l’on veut mesurer l’influence des pratiques d’imitation sur l’évolution des connaissances. De fait, les personnes qui ont essayé d’améliorer la roue ressortent avec de meilleures connaissances que le groupe contrôle. Notre article montre également que des connaissances acquises semblent réutilisables dans des contextes similaires. Nous avons aussi créé un autre test de compréhension avec une nouvelle roue (elle comprenait huit poids au lieu de quatre). Les participants qui avaient produit les roues les plus performantes (avec quatre poids) étaient bien ceux qui comprenaient mieux le comportement de cette nouvelle route à huit poids, alors même qu’ils n’en avaient aucune expérience. Depuis, nous avons conduit d’autres expérimentations qui ont confirmé nos résultats [3] ainsi que regroupé d’autres preuves qui convergent vers ceux-ci [4].

Je pense qu’on gagne à réinvestir la spécificité de la cognition humaine si l’on veut comprendre comment nous avons évolué et pourquoi notre culture paraît se distinguer.

En quoi cette position ouvre-t-elle un nouveau champ de recherche en biologie et anthropologie de l’évolution ?
Il y a dizaine d’années, il était encore difficile de défendre l’idée que la cognition humaine était une exception qui avait joué un rôle déterminant pour notre évolution culturelle. Quand je défendais cette thèse, je passais presque pour un néo-religieux ou un créationniste ! La plupart des recherches s’efforçaient d’expliquer notre trajectoire évolutive uniquement en termes de relations sociales et de comportements. On peut le comprendre d’ailleurs : les chercheurs ne voulaient pas remettre l’humanité sur un piédestal, comme l’avaient fait les religieux et les savants dogmatiques avant la révolution darwinienne. Moi-même, j’essaie d’être plus vigilant dans mon vocabulaire pour ne pas être mal compris : l’idée n’est pas de tracer une frontière nette entre les humains et les animaux, ni de faire une hiérarchie entre les espèces, ni d’expliquer que l’intelligence serait soudainement apparue uniquement chez nous. Je pense néanmoins qu’on gagne à réinvestir la spécificité de la cognition humaine si l’on veut comprendre comment nous avons évolué et pourquoi notre culture paraît se distinguer.

Propos recueillis par Fabien Trécourt

[1] Derex, M. Bonnefon, J. F., Boyd, R., &  Mesoudi, A., Causal understanding is not necessary for the improvement of culturally evolving technology, Nature Human Behaviour, vol. 3, mai 2019, p. 446–452.

[2] Osiurak, F., Lasserre, S., Arbanti, J. et al., Technical reasoning is important for cumulative technological culture, Nature Human Behaviour, vol. 5, décembre 2021, p. 1643–1651.

[3] Osiurak, F., Claidière, N., Bluet, A. et al., Technical reasoning bolsters cumulative technological culture through convergent transformations, Science Advances, vol. 8, mars 2022, article eabl7446.

[4] Osiurak, F., Claidière, N., & Federico, G., Bringing cumulative technological culture beyond copying versus reasoning, Trends in Cognitive Sciences, vol. 27, janvier 2023, p. 30–42.

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François Osiurak, de l’équipe COSy au sein du laboratoire d’Etude des mécanismes cognitifs (EMC) à Lyon

> François Osiurak traque l’intelligence qui se cache dans les outils. Spécialiste de l’utilisation d’outils chez les hominidés, ce neuropsychologue amateur d’«anthropologie cognitive» critique l’idée que l’intelligence et le sens pratique soient radicalement distincts : une «rationalité technique» serait toujours à l’œuvre dans les gestes utilitaires.

Chercheur(s)

François Osiurak

Professeur à l’université Lumière-Lyon 2, spécialiste de psychologie et sciences cognitives. Etudie notamment les bases cognitives et neurales de l’utilisation d’outils et de l’évolution technologique. A publié plusieurs ouvrages ainsi que plus de 150 articles scientifiques sur la question. Membre junior de l’Institut universitaire de France en 2014 et lauréat en 2017 du Grand Prix de l’Association des amis de l’Université de Lyon.

Voir sa page

François Osiurak

Laboratoire

Laboratoire Etude des mécanismes cognitifs (EMC)

Le Laboratoire EMC rassemble des spécialistes de l'étude de la cognition humaine sur la question des représentations mentales (symboliques ou non-symboliques) et des substrats neuronaux impliqués dans les émotions, l'attention, le langage, la mémoire et l'action. Les recherches fondamentales et appliquées sont menées auprès de populations normales (enfants, jeunes adultes, adultes âgés), déficitaires (dyslexiques, dysphasiques, sourds) et souffrant de pathologies spécifiques (patients Alzheimer, cérébrolésés, psychiatriques).

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