Le cerveau attentif : la dynamique de l’attention (photo : DR)

Le cerveau attentif : la dynamique de l’attention

D’elle dépend notre perception du monde et notre rapport aux autres ; sollicitée de toute part, elle est sans cesse menacée : l’attention est une fonction cognitive essentielle mais encore largement méconnue. Comment fonctionne notre « cerveau attentif » ? Pourquoi avons-nous tant de mal à rester concentré ? Peut-on entraîner notre attention ? Autant de questions auxquelles Jean-Philippe Lachaux répond en s’appuyant sur les découvertes les plus récentes des neurosciences.

Qu’est-ce que l’attention ?

Du matin au soir, nous sommes bombardés d’informations. Qu’est-ce que l’attention, sinon la capacité à filtrer ce qui, dans ce flux incessant, nous parait important de ce qui ne l’est pas. L’attention traduit ainsi, à chaque instant, l’importance relative que chacun de nous accorde aux êtres et aux choses, éventuellement sous forme de pensées. Ainsi formulée, la définition paraît assez limpide. C’est oublier un peu vite que « je » n’est pas une instance univoque, mais le produit d’une interaction entre plusieurs grands réseaux dans « mon » cerveau. Ce qui est important pour « moi » dépend d’un rapport de forces entre ces réseaux, qui évaluent de manière différente – et souvent conflictuelle – ce qui est « important ». Cette compétition est la source des conflits internes et des contradictions dans mon comportement. Elle est aussi à l’origine de ma distraction, laquelle résulte, d’une manière générale, de ma difficulté à aligner les priorités des différentes parties du cerveau.

Quelle différence entre un cerveau attentif et un cerveau distrait ?

Il nous est tous arrivé de lire de manière distraite, sans rien comprendre ni retenir, ou à l’inverse de lire en étant totalement absorbé. Les techniques d’imagerie révèlent de grandes différences entre ces deux niveaux d’attention. Moins dans les régions sensorielles, uniquement chargées de voir les lettres sur la page, que dans les régions dites de « haut niveau » situées dans le cortex préfrontal, comme l’aire de Broca, sorte de centrale pour la mémorisation et la compréhension du langage. Quand la lecture est attentive, ces régions de haut niveau sont envahies par l’activité neuronale, alors qu’elles restent inactives lorsque la lecture est distraite. On retrouve la même différence lorsqu’on compare une écoute attentive et une écoute distraite. Une réalité parfaitement illustrée par l’expression populaire : « Ça entre par une oreille et ça ressort par l’autre ! », c’est-à-dire sans passer par l’analyse détaillée du cortex préfrontal.

La dynamique de l’attention : une succession de boucles perception-action

Lorsque je regarde une photo, mon regard se déplace non pas de manière linéaire, mais par sauts de puce. Il alterne mouvement et fixation de différents éléments de l’image pour les analyser en détail – ici un visage, là du texte – un peu comme on clique sur des liens dans une page web pour avoir plus d’informations. Ce déplacement du regard correspond à une succession rapide de boucles perception-action (au rythme de 3 à 4 fois par seconde). Cette boucle perception/action est considérée comme la brique élémentaire de la vie mentale.

Eye Tracking
Analyse du mouvement de l’œil lors d’une lecture de page web

Au cœur de ce processus, l’attention guide le choix de la perception (en privilégiant une image, une émotion, une image mentale…) et celui de l’action qui lui est associée (qu’il s’agisse d’une action motrice ou « mentale »). Dans la vie de tous les jours, notre performance dépend de manière critique de l’adéquation entre ces choix et notre objectif du moment. C’est pourquoi la qualité de notre attention a tant d’influence sur la qualité de nos actions et de nos réalisations.

Compte tenu de la rapidité de l’enchaînement perception-action, l’action est le plus souvent une simple réaction. Or celle-ci est largement contrainte par l’objet de notre attention, selon des automatismes sur-appris (on me sourit, ce sourire attire mon attention, je souris en retour ; mon regard est attiré par un mot, je le lis…). C’est pourquoi un comportement attentif et efficace passe d’abord par une conscience claire de l’objet d’attention à privilégier : quelle perception dois-je favoriser ? Dans un match de foot, par exemple, s’agit-il pour l’attaquant du ballon ou des espaces qui se forment entre les défenseurs de l’équipe adverse ?

Habitudes et émotions : des « vents violents» qui détournent notre attention

Quelles sont les forces qui influencent notre attention ? On peut en distinguer trois : nos habitudes, nos émotions et nos intentions conscientes et volontaires. Considérons nos habitudes pour commencer. Nous disposons, dans nos cortex sensoriels (par exemple, dans le cortex pariétal, à l’arrière du cerveau) et dans nos régions sous-corticales, de neurones capables de détecter rapidement des événements saillants, c’est-à-dire potentiellement et habituellement importants : le gyrophare d’une ambulance dans le rétroviseur, par exemple, ou une tour dans un paysage urbain. Ces neurones, fortement connectés à leurs voisins, gardent en mémoire des associations perception-action familières, telles que « verre d’eau »-« boire », « stylo »-« dessiner », « bip réception »-« lire SMS », etc. Ce système de réactions stéréotypées à l’environnement est ainsi constitué d’associations réflexes qui permettent de répondre très rapidement à un stimulus. Il s’agit-là d’un puissant mécanisme de distraction qui peut faire dévier l’attention en une fraction de seconde : par exemple vers une affiche publicitaire en arrivant sur le quai du métro.

Les émotions constituent le deuxième facteur qui joue sur l’attention. Notre système limbique (au cœur du cerveau) enregistre en effet en permanence des associations entre ce que nous faisons ou percevons et ce que nous ressentons. Selon que le ressenti sera agréable ou non, il donne une certaine valeur à cette association. C’est la fonction principale du circuit de récompense, par exemple, qui va encourager tout comportement d’approche vers ce qui nous est agréable, notamment pour y verrouiller l’attention. Ces mécanismes sont bien connus du secteur de la publicité, lequel associe des images ou des mots agréablement connotés à des produits et services pour rendre les marques attirantes. L’irruption d’un événement « chargé » positivement ou négativement constitue donc un « vent violent », susceptible de détourner notre attention du cap initialement fixé.

Comment renforcer notre attention ?

L’une des clés de la maîtrise de l’attention est d’abord de prendre conscience de ces facteurs de distraction et de revenir à l’objectif. Pour prendre une analogie, on peut dire que la stabilisation de l’attention peut bénéficier d’une forme de sens de l’équilibre : lorsque je marche sur une poutre, par exemple, je dois ressentir les forces qui peuvent me déséquilibrer et les compenser par petites touches. Comme l’équilibre, une bonne attention est donc une question de maîtrise de soi. Elle dépend de la capacité à ressentir très tôt les contraintes exercées par les « distracteurs » afin de les relâcher doucement. C’est pourquoi on peut parler de « sens de l’équilibre attentionnel » pour désigner cette capacité. On peut aussi songer au marin qui barre son voilier dans la bonne direction grâce à une bonne connaissance et un bon ressenti des forces qui contraignent son bateau (vents et courants).

Ce faisant, nous nous appuyons sur notre système exécutif. Situé dans le lobe frontal, celui-ci stabilise la perception sur l’information la plus pertinente et aide à choisir l’action adéquate. La concentration consiste alors à maintenir continuellement actifs les neurones qui gardent en mémoire notre intention du moment (ce que nous cherchons à faire). Ce qui suppose que celle-ci ait été clairement définie ! Pour faciliter la tâche de ces neurones, on aura donc tout intérêt à privilégier des intentions concrètes et surtout à court terme, car l’activité de ces neurones est extrêmement volatile. En clair, si vous souhaitez rester concentré, n’hésitez pas à découper votre objectif final vague et lointain (« faire mes devoirs », « rédiger un rapport »), en micro-objectifs de quelques minutes tout au plus (« lire l’énoncé du premier exercice en visualisant ce qu’il décrit », etc.).

Quand l’attention nous échappe

Notre cerveau est généralement le théâtre d’une lutte sans merci entre les trois systèmes qui viennent d’être décrits – animés par nos habitudes, nos émotions et nos intentions conscientes. Il ne faut donc pas s’étonner que ces dernières ne gagnent pas toujours la partie, surtout quand notre cortex préfrontal est affaibli. Ce qui arrive dans le cas des troubles déficitaires de l’attention, des addictions, de lésions cérébrales, ou tout simplement en situation de stress ou de fatigue.

Enfin, le système exécutif est lui-même divisé : il doit le plus souvent arbitrer entre plusieurs objectifs. Ce qui complique la prise de décision. Pour éviter ce type de dilemme, une fois encore, il est confortable de se créer des « bulles de concentration », focalisées sur un seul objectif concret pendant une durée courte et fixée à l’avance. Mais ce n’est pas toujours naturel, surtout chez les enfants. D’où l’intérêt de créer des programmes d’entrainement de l’attention dans les établissements scolaires pour développer ces « bonnes habitudes attentionnelles » qui leur serviront toute leur vie… et allégeront considérablement leur stress en démêlant la pelote de laine qu’ils ont d’ordinaire dans la tête !

2 thoughts on “Le cerveau attentif : la dynamique de l’attention”

    1. Oui, mais pas seulement ! Pour faire simple, on peut dire que l’attention c’est à la fois la concentration et la distraction. Une personne qui a de bonnes capacités attentionnelles est capable de rester concentré sur une chose qu’elle veut faire, et ça en restant en contact avec son environnement pour pouvoir y réagir si besoin. Pour être bien attentif, il faut maintenir un bon équilibre entre concentration et distraction : finalement c’est un peu comme marcher sur une poutre en essayant d’éviter de tomber d’un côté ou de l’autre !
      Roxane Hoyer, pour l’équipe du projet ATOL

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Chercheur(s)

Jean-Philippe Lachaux

Directeur de recherche au sein de l’équipe Dynamique cérébrale et cognition (Dycog) du Centre de recherche en neurosciences de Lyon (CRNL), Jean-Philippe Lachaux cherche à « apprivoiser l’attention ». Son objectif est de déduire des neurosciences des pratiques d’entraînement permettant à chacun d’atteindre un état attentionnel optimal. Il est en train de lancer un programme de ce type dans un réseau d’écoles. Il est aussi l’auteur du Cerveau attentif (Odile Jacob, 2011).

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Laboratoire

Dynamique cérébrale et cognition (Dycog)

Etudie les mécanismes de la perception et de la cognition chez l’homme. Son objectif est de comprendre le substrat neurophysiologique de ces fonctions chez le sujet sain ainsi que leur dysfonctionnement en neurologie et en psychiatrie.

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