Décryptage de la conscience : et si on passait par le corps ?

La conscience procède-t-elle de l’attention ou est-ce l’inverse ? Le débat anime depuis des années le monde des neurosciences. George Michael, enseignant chercheur au laboratoire d’Etude des mécanismes cognitifs (EMC), n’a pas la prétention de le trancher, mais il propose une approche originale. Pour démêler les liens complexes qui unissent attention et conscience, il préconise de partir de l’expérience corporelle. Une piste prometteuse.

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Quand je dirige mon attention vers un objet, je suis conscient de cet objet : je sais qu’il existe. Qui contesterait une proposition d’une telle évidence ? Elle semble solidement ancrée dans notre expérience. Et pourtant, certaines illusions optiques viennent jeter le trouble sur les relations qu’entretiennent l’attention et la conscience.

Quand le mouvement rend aveugle…

Voici une petite expérience amusante. Elle consiste à fixer le point vert situé au centre du triangle formé par trois points jaunes et autour duquel tourne une grille d’étoiles bleues. Prêt ? Lancez la vidéo.

Qu’observez-vous ? Les points jaunes semblent disparaître à certains moments, n’est-ce pas ? Le phénomène vous paraît indiscutable. Eh bien, en réalité, les points jaunes sont présents… en permanence ! Vous pouvez le vérifier en visionnant la vidéo en plein écran et en fixant le mur derrière votre écran. Surprenant, non ?

Mais alors, si fixer mon attention sur un objet ne garantit pas que j’ai conscience de ce qui se passe à proximité de lui, rien ne va plus ! Cela signifie-t-il que le lien entre attention et conscience n’est pas aussi évident que je le crois ? Attention et conscience constitueraient-ils deux phénomènes distincts, sinon autonomes ? Et quelle est in fine la source de la conscience ?

Attention et conscience : laquelle procède de l’autre ?

Ces questions nourrissent un débat passionné depuis des années dans le monde des neurosciences. George Michael, chercheur au laboratoire d’étude des mécanismes cognitifs (EMC), n’a pas la prétention de le trancher. « Pour moi, répond-il avec un brin d’ironie, le débat ressemble un peu à celui de la poule et de l’œuf… ». George Michael préconise pour sa part de « passer du quoi au comment », de « revenir au sens commun », c’est-à-dire partir de notre expérience pour comprendre comment fonctionnent l’attention et la conscience. Les questions qui l’intéressent ? Quelle est la contribution de l’attention au fait d’être conscient de ce qui se passe en moi et autour de moi ? Et inversement : en quoi ce qui se passe en moi et autour de moi modifie mon attention ? Pour nous aider à démêler les liens complexes qu’entretiennent attention et conscience, analysons ensemble quelques situations ordinaires.

La conscience, un phénomène continu plutôt qu’alternatif

Quand vous dormez, votre attention est censée être au repos. Comment se fait-il alors qu’une mère endormie se réveille aussitôt que son bébé se met à pleurer ? « On peut faire l’hypothèse que son attention n’est pas totalement “ éteinte ”, qu’elle est plutôt en “ mode veille ” et peut se réactiver à tout moment », avance George Michael. Dans le sommeil, l’attention amènerait ainsi à la conscience des informations importantes auxquelles le sujet doit réagir. « On peut se représenter l’attention sous la forme d’un variateur de lumière – la conscience – permettant d’éclairer plus ou moins une pièce », explique le chercheur. La conscience serait ainsi un phénomène continu plutôt qu’alternatif, dont l’intensité dépendrait de notre attention.

Prenons une autre situation que nous connaissons tous. Vous avez un entretien important pour votre travail, mais un mal de ventre vous tenaille depuis le matin. Vous faites attention à ce que vous dites, mais vous êtes conscient – et gêné – par votre mal de ventre. « C’est ce qu’on appelle le “ parasitage de l’attention ”, explique George Michael. Mais en l’espèce on devrait plutôt parler de “ parasitage de la conscience ”. » En effet, dans cette situation, votre attention navigue sans cesse entre les questions de votre interlocuteur et vos douleurs, vous rappelant qu’il y a une entité qui demande expressément à entrer dans votre conscience : votre corps !

Conscience corporelle et « membre fantôme »

Etre conscient de son corps, de sa forme, de sa position et de son état semble être, à en croire Marcel Kinsbourne [1], un phénomène qui dépend aussi fortement de l’attention. C’est l’une des questions auxquelles George Michael a choisi de s’intéresser. Vous avez certainement déjà ressenti des picotements, des chatouillements ou d’autres sensations sur vos mains ou sur d’autres parties du corps alors que vous êtes confortablement assis dans votre canapé et n’êtes en contact avec rien d’autre. D’où proviennent ces manifestations ? A quoi servent-elles ? « Probablement à faire entrer ces parties du corps dans votre conscience », répond le chercheur.


Des sensations spontanées pour maintenir la conscience du corps

Voici les résultats d’une étude menée par George Michael dans son laboratoire : elle porte sur les sensations ressenties au repos en l’absence de toute stimulation.Attention conscience du corps Cette image représente la densité des sensations (plus c’est rouge, plus elles sont nombreuses) perçues par une personne lorsqu’elle oriente sont attention et son regard sur sa main (image de droite). Que note-t-on ? L’attention concentre les sensations vers le bout des doigts et la base de la paume, signalant ainsi les « frontières du corps ». A l’inverse, lorsqu’on détourne l’attention de la main (image de gauche), on observe une distribution des sensations plus vaste avec une moindre densité. Pour George Michael, ces « sensations spontanées » auraient pour fonction de maintenir la conscience du corps lorsque celui-ci est au repos.


En matière de conscience corporelle, les phénomènes rapportés par des personnes amputées fournissent un exemple étonnant de la façon dont l’attention crée – et parfois force – cette conscience. On observe chez elles une persistance de la « perception » – douloureuse ou non – du membre absent. Elles peuvent indiquer sa position, s’il est ou non en mouvement et peuvent même, dans de rares cas, le « voir ». Le langage courant parle dans ce cas de « membre fantôme ». Ces personnes disent souvent qu’elles pensent presque en permanence à ce membre absent. « Cette prise de conscience devient envahissante, poursuit George Michael, comme si toute l’attention se concentrait sur lui. » Cette focalisation s’accompagne parallèlement d’une atrophie de la perception des autres membres : « Le reste du corps sort brutalement du champ de la conscience, explique le chercheur. Une personne amputée d’une main peut ainsi “ oublier ” qu’elle a une autre main que la main fantôme. »

Quand une partie du corps sort du champ de la conscience

La conscience corporelle peut également être perturbée par certains troubles neurologiques. C’est le cas de l’anosognosie, symptôme qui se traduit par le fait qu’une personne n’a pas conscience de la perte de facultés liée à un accident vasculaire cérébral (AVC) ou à une maladie neurodégénératives (Alzheimer). Un exemple connu de ce phénomène est l’héminégligence, un défaut d’attention massif dont souffrent certaines personnes après une lésion de l’hémisphère droit, par exemple à la suite d’un AVC.

Une partie du corps des personnes atteintes d'héminégligence sort du champ de conscience
Pour une personne atteinte d’héminégligence, la moitié gauche du monde n’existe plus.

Une personne atteinte d’héminégligence se comporte comme si la moitié gauche de son monde n’existait plus (elle ne mange pas ce qui se trouve à gauche dans son assiette, ne dessine pas ce qui se trouve à gauche dans son champ de vision, etc.)

Ce trouble peut aller, chez certains sujets paralysés du côté gauche, jusqu’à la perte de la conscience de la moitié gauche du corps, comme si cette partie de leur corps ne leur appartenait pas. Si on demande à une personne qui présente ce symptôme de lever la main gauche, elle en est incapable, mais elle est persuadée de l’avoir fait. Plus surprenant encore : si on pose sa main gauche sur son bras droit et si on lui demande à qui appartient cette main, elle l’attribue à quelqu’un d’autre !

Que nous révèlent finalement ces troubles de la conscience corporelle ? Peut-être que la conscience que nous avons de notre propre corps est avant tout une construction. Porter son attention sur son corps fait émerger sa représentation dans la conscience. Et inversement…

  • 1. Kinsbourne M. (1998). Awareness of one’s own body: An attentional theory of its nature, development, and brain basis. In Bermúdez J. (Ed.) The Body and the Self, The MIT Press, pp.205-223.
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    Chercheur(s)

    George A. Michael

    Membre du laboratoire d’Etude des mécanismes cognitifs (EMC) de Lyon, George A. Michael enseigne la neuropsychologie à l’Université Lyon 2. Il développe des travaux sur l'attention, la conscience et la criminalistique cognitive.

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    Laboratoire d'Etude des mécanismes cognitifs (EMC)

    Le Laboratoire EMC rassemble des spécialistes de l'étude de la cognition humaine sur la question des représentations mentales (symboliques ou non-symboliques) et des substrats neuronaux impliqués dans les émotions, l'attention, le langage, la mémoire et l'action. Les recherches fondamentales et appliquées sont menées auprès de populations normales (enfants, jeunes adultes, adultes âgés), déficitaires (dyslexiques, dysphasiques, sourds) et souffrant de pathologies spécifiques (patients Alzheimer, cérébrolésés, psychiatriques).

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