Photo : Ivan Shidlovski/123 RF

Le cerveau est-il une machine comme une autre ?

Implants cérébraux, interfaces hybrides, téléchargement d’une mémoire humaine… De richissimes entrepreneurs promettent d’augmenter les capacités du cerveau, de le simuler ou de le réparer. Nous avons demandé à Yves Frégnac, directeur de recherche au CNRS, de nous aider à y voir plus clair.

Implanter des électrodes dans le cerveau de soldats pour réduire leur stress, connecter le cerveau aux diverses machines qui nous entourent – ordinateurs, voitures ou consoles de jeu – télécharger notre mémoire sur un serveur… Le développement des NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives) et leur convergence annoncée font émerger, notamment aux Etats-Unis, des projets plus ou moins sérieux. Ils sont pour la plupart portés par des entrepreneurs richissimes qui cherchent à augmenter les performances cognitives de l’homme. Simple bulle engendrée par un marketing futuriste ? C’est l’avis d’Yves Frégnac, directeur de l’Unité de neuroscience, information et complexité (Unic) du CNRS, qui, dans un récent article du Monde (abonnés), voit là une « nouvelle forme d’économie, basée uniquement sur des promesses ». « En parlant à notre imaginaire, explique-t-il, ces compagnies veulent occuper le marché, créer une bulle d’intérêt dans des technologies futuristes, tout en échappant à une réelle évaluation scientifique, dans l’espoir d’attirer de nouveaux financements. » 

Yves Frégnac était de passage à Lyon le 15 décembre 2017 pour donner une conférence sur le thème « De la modélisation du cerveau au mythe du transhumanisme », à  l’invitation du LabEx CORTEX. Nous en avons profité pour lui demander de nous aider à faire la part des choses entre fantasmes et réalités.

Pourra-t-on un jour augmenter nos capacités cérébrales grâce à des implants, stimulateurs ou puces ? Certainement, répond Yves Frégnac, mais dans quel sens ? Personne ne le sait. Le cerveau, rappelle-t-il, est un système plastique, qui s’adapte constamment à son environnement. Les études sur les interfaces hybrides cerveau-machine montrent une coévolution du cerveau avec la machine. Que va-t-il se passer, par exemple, si la machine prend en charge certaines modalités sensorielles ? Il est probable que le cerveau réalloue ses capacités au profit d’autres opérations. Cette « augmentation » se traduira donc par une « diminution » de capacités naturelles.

L’utilisation accrue des écrans et des claviers modifie nos circuits cérébraux

Cette modification de l’allocation des ressources de notre cerveau n’est-elle pas déjà à l’œuvre avec l’utilisation intensive du smartphone ? C’est évident, estime Yves Frégnac. Selon lui, l’utilisation accrue des écrans et des claviers a modifié notre interaction avec le monde et pourrait avoir des conséquences importantes. En matière d’apprentissage de la lecture, notamment. Lorsqu’un enfant apprend à écrire, il allie un acte moteur (faire des rondes) et un acte cognitif (reconnaître des lettres).  L’analyse du langage et l’écriture participent ainsi à une sorte d’incorporation des propriétés de langage dans le contrôle de notre corps. Si un enfant est entraîné à appuyer sur des touches pour créer des lettres, il n’aura plus le substrat connexionniste pour les distinguer. Ses circuits cérébraux en seront probablement modifiés.

Télécharger un jour  le contenu d’un cerveau sur un ordinateur ? Irréaliste !

Que penser du rêve de réparer le cerveau quand il est endommagé ou dysfonctionnel ? Dans ce domaine, on se rapproche de la réalité. Yves Frégnac évoque ainsi le rôle des interfaces hybrides dans le cas de personnes isolées du monde (locked-in syndrome). Elles permettent, par exemple, d’activer des bras articulés et plus largement de retrouver une interaction avec le monde extérieur. Mais, souligne-t-il, l’amélioration ne concerne qu’une seule fonction et ne concerne qu’un nombre limité de patients.

Reste le fantasme, entretenu par certains adeptes du transhumanisme, de télécharger un jour  le contenu d’un cerveau sur un ordinateur. Irréaliste, pour Yves Frégnac. La mémoire dans le cerveau n’est pas assimilable à une mémoire électronique. Participent à la mémorisation des événements neuronaux, synaptiques, gliaux, de neuromodulation, etc., qu’on est très loin d’avoir identifiés et donc de savoir implémenter.

Modélisation du cerveau : un pari raisonnable ?


[VIDÉO] Conférence d’Yves Frégnac donnée le 27 septembre 2016, à l’auditorium de la Cité des sciences et de l’industrie. Comment mettre en équation ce réseau au câblage incroyablement complexe constitué de 100 000 milliards de connexions nerveuses qui n’ont pas été entièrement caractérisées ? Comment égaler la performance du cerveau, qui, avec une vingtaine de watts à peine, assure en parallèle d’innombrables fonctions cognitives hors d’atteinte de la robotique et de l’intelligence artificielle actuelles ? Cette conférence aborde l’impact des approches interdisciplinaires à l’interface de la physique et de la biologie dans la construction d’infrastructures spécialisées dans l’observation multi-échelle du cerveau, tout en soulignant les risques scientifiques et les difficultés de cette entreprise aussi inédite qu’ambitieuse.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Chercheur(s)

Yves Frégnac

Directeur de recherche au CNRS, professeur de sciences cognitives à l’École polytechnique et Centrale-Supélec, directeur de l’Unité de neuroscience, information et complexité (Unic) du CNRS. Sa recherche interdisciplinaire explore le phénomène de complexité lié à la dynamique naturelle du calcul biologique dans les réseaux neuronaux corticaux visuels. Plusieurs équipes de son laboratoire sont impliquées dans le Human Brain Project.

Voir sa page
Autres articles