Michel Jouvet, au cœur de ses rêves


«La lumière des rêves », un documentaire consacré à Michel Jouvet été projeté en janvier au Centre de recherche en neurosciences de Lyon. A cette occasion, nous avons rencontré la cinéaste Marie-Pierre Brêtas. Elle nous livre les points clés du portrait sensible qu’elle a dressé du scientifique à l’écran. Entretien.

Médaille d’or du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en 1989, le neurobiologiste Michel Jouvet a mené des recherches fondatrices sur le sommeil et découvert notamment le sommeil paradoxal (voir encadré en fin d’article). Personnage central du documentaire de Marie-Pierre Brêtas, il l’avait invitée à séjourner chez lui, deux ans avant son décès, le 3 octobre 2017. La réalisatrice y est retournée après cette date pour finaliser son projet audiovisuel. Elle témoigne de sa rencontre avec le chercheur, alors au crépuscule de sa vie.

Cortex MagVotre film est tourné en huis clos, dans le bureau de Michel Jouvet. Vous y lisez, à voix haute, des fragments de rêves que le chercheur a reportés dans des carnets pendant la seconde moitié de sa vie. Quelle a été votre intention en nous plongeant ainsi dans son intimité ?
Marie-Pierre Brêtas – A mon arrivée chez lui en 2015, je voulais faire un film qui aurait parlé de science, de Michel et du sommeil paradoxal. Il passait régulièrement à la radio et sa façon d’évoquer son travail de chercheur me fascinait. Les récits qu’il faisait de ses nuits blanches passées au labo à décrypter des électroencéphalogrammes, sa manière d’expliquer simplement comment les rêves sont le fruit d’une activité biologique bien réelle de notre cerveau, tout cela me captivait !
Mais lorsqu’il m’a reçue dans sa maison de la Dombes lyonnaise, Michel Jouvet avait déjà 90 ans. Alors que nous fouillions dans son bureau à la recherche de ses carnets, le scientifique me livrait de vieux souvenirs oubliés, accrochés à ses rêves. Il m’en confiait les clés. Il m’expliquait aussi son système d’archivage. A travers ces échanges, j’ai eu le sentiment que le chercheur, conscient qu’il était proche de la fin, me transmettait ses mémoires. Progressivement, mon intention documentaire a évolué.
En écoutant Michel, j’ai compris une chose : l’activité scientifique d’un chercheur est teintée de son humanité, elle ne peut en être dissociée. A travers ses rêves, j’ai saisi en outre la puissance de son imaginaire, comment celle-ci avait été une force première de son identité. J’ai voulu brosser alors un portait du chercheur à partir de ses traces oniriques. Bouclant en quelque sorte avec l’hypothèse qu’il a formulée sur la fonction des rêves : un moyen de garantir notre individuation psychique.

Vous avez passé plusieurs journées en sa compagnie. Quels souvenirs gardez-vous de sa personnalité ?
Lorsque j’ai pris contact avec lui pour la première fois, j’ai eu au bout du téléphone un homme charmant. En effet, à l’écoute de ma demande de tournage, il s’est proposé de me loger pour nous faciliter la tâche. C’était un scientifique qui manifestait du plaisir à partager son savoir avec les autres, et la générosité de ce geste en témoignait. C’était aussi un passionné, et il ne comptait pas ses heures. Ce qui m’a été très profitable.
Il aimait bien plaisanter. De façon surprenante, il pouvait se montrer tantôt élégant, tantôt faire preuve d’un humour parfaitement irrévérencieux. Je crois qu’il détestait les codes rigides, ceux qui limitent l’expression de chacun. Il faut se rappeler que Michel Jouvet avait vécu la seconde guerre mondiale, il en avait été profondément marqué. A 18 ans, il s’était réfugié dans le maquis. Il avait vu des massacres, des amis disparaître. Il avait failli être fusillé. Après cela, obéir à des règles a-t-il encore un sens ?
Autre point important à relever : pour le scientifique, la notion de sérendipité était essentielle au processus de recherche. Il aimait le marteler. Or comment faire une découverte « par hasard », si on entrave, si on bride la créativité ? Michel Jouvet a découvert le sommeil paradoxal alors que son objet d’étude était tout autre puisqu’il se penchait sur le phénomène d’habituation chez le chat. A l’époque, il a bénéficié d’une certaine liberté de travail qui a peut-être moins court aujourd’hui.

Le bureau du scientifique s’apparentait à un cabinet de curiosités. Au premier plan, deux têtes de phrénologie @ Marie-Pierre Brêtas

Michel Jouvet a retranscrit plusieurs centaines de rêves. Il les numérotait afin de pouvoir les exploiter ultérieurement. Expliquez-nous ?
A son réveil, le scientifique couchait par écrit le contenu du rêve passé dans un carnet dédié à cet usage. Il le datait et lui attribuait un numéro pour l’archiver ensuite. Il ajoutait des informations contextuelles telles que le nom de la ville et du pays étrangers où il séjournait, les activités effectuées la veille qui auraient pu le colorer. Chaque fin de carnet contenait une fiche récapitulative pour la période couverte : pour chaque thématique récurrente identifiée, le nombre de rêves associés était noté. Il y avait les rêves scientifiques, les rêves de guerre, ceux liés à des décès et surtout ceux évoquant Danièle, sa première épouse, qui s’était suicidée dans les années 70.
C’est en effet peu après son décès que Michel Jouvet a commencé son travail de retranscription. Pour quelle raison ? Peut-être était-ce une manière pour lui de reprendre la main sur cet épisode dramatique qui l’avait dévasté, tout comme avaient pu faire les horreurs de la guerre. Et, en tant que scientifique, il était son propre sujet d’étude. Ainsi, il réexaminait ses notes. Il avait relevé qu’en cas de prise d’antidépresseur, la fréquence des rêves dont il se souvenait diminuait. Comme il avait noté que les rêves en lien avec l’hémiplégie et le suicide de Danièle revenaient régulièrement pendant les mois anniversaires de ces événements. C’est à se demander si notre corps conserve, quelque part,  une mémoire saisonnière des faits qui nous affectent le plus ?

Un animal fait quasi office de second rôle dans votre documentaire, il s’agit du chat. Pourquoi lui avoir donné tant de place ?
Les premières minutes du documentaire débutent en effet par un gros plan sur un chat qui ronronne, posé sur le bureau de Michel Jouvet. Il y en avait plusieurs à son domicile. Le félin dort la plupart du jour et il rêve beaucoup. Il fallait bien sûr lui accorder une place importante dans le film vu le rôle fondamental qu’il a joué dans la carrière du neurobiologiste. C’est un peu grâce à lui si le scientifique a pu mener ses travaux sur le sommeil avec le succès qu’on lui connaît. Et pourtant, dans les années 50, c’était difficile, voire épique, de se procurer ce « matériau » de recherche : Michel racontait souvent cette anecdote de vols de chats dans les rues pour s’approvisionner en animaux de laboratoire.
Il gardait de toutes ces expérimentations un certain sentiment de culpabilité. Il a avoué avoir tué plusieurs centaines de chats. Or, il avait un réel attachement pour cet animal. Et surtout, le chat était devenu son alter ego onirique. On retrouve de nombreuses représentations de chats dans ses rêves. Par exemple dans la scène du balcon, ce n’est pas son épouse qui saute depuis le onzième étage mais une chatte. Et c’est une chatte avec qui il boit un verre au bord du Rhône. Le chat a été un élément presque magique de la vie du chercheur, beaucoup de ses dessins en contenaient.

Parlez-nous de ses dessins justement. Ils témoignent d’une facette méconnue de Michel Jouvet :
sa sensibilité artistique. Reflétaient-ils ses rêves ?

Beaucoup d’entre eux, mais pas tous car le chercheur a commencé à dessiner dès l’adolescence. Les premiers dessins que je lui connais datent de 1943 et représentent l’horreur des scènes de guerre qu’il a vécues. A partir de 1970, il s’est mis à produire des dessins inspirés par ses rêves, un peu dans l’esprit du surréalisme, un mouvement qui le fascinait. Michel Jouvet adorait dessiner : sa pratique est devenue alors systématique.
Lorsqu’il en avait le temps, il prenait un rêve, retranscrivait son numéro sur une feuille de papier libre et mettait en couleurs ce que son récit lui inspirait. Une utilité immédiate à cela : il photocopiait chaque dessin numéroté en miniature et s’en servait comme objet de rappel pour archiver ses rêves dans des classeurs. Il y en avait de très beaux mais la production était telle …qu’il s’y perdait.
Ce genre de dessin était de l’ordre de l’intime et il les gardait précieusement. Par contre, il lui arrivait de montrer à ses collègues des dessins en lien avec son travail. Je me souviens de celui listant les « 10 façons de tuer un représentant du ministère de la recherche qui vient couper vos crédits ». On pouvait le faire dévorer par des rats, l’empoisonner avec de la strychnine, l’étouffer alors qu’il visite un bordel…Michel Jouvet était un créatif capable d’aller dans des directions parfois improbables et saugrenues. Une qualité qui a sans doute compté pour l’excellence de son parcours

gros plan de Michel Jouvet à 90 ans- il est assis dans son bureau, se tenant le menton avec une main de façon pensive

Biographie

  • Naissance de Michel Jouvet à Lons-le-Saunier, le 16 novembre 1925.
  • Etudes en médecine, obtention du doctorat de la faculté de médecine de Paris (1956). Il se spécialise en neurobiologie, neurochirurgie et neuropsychiatrie
  • Chargé de recherche au CNRS dans le laboratoire de physiologie de l’hôpital neurologique de Lyon (1958).
  • Professeur de médecine expérimentale à la faculté de médecine, université Claude-Bernard de Lyon, et chef du département de neurophysiologie fonctionnelle (1968).
  • Directeur de l’unité de recherche “Neurophysiologie expérimentale et clinique” (1964–1974) de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), intitulée ensuite “Onirologie moléculaire” à l’université Claude-Bernard à Lyon (1975-1998).
  • Directeur de l’unité de recherche associée 1195 du CNRS (1971).
  • Décès de Michel Jouvet à Villeurbanne (Rhône) le 3 octobre 2017.

En 1959, Michel Jouvet décrit les signes électroencéphalographiques de la mort cérébrale. La même année, il découvre le sommeil paradoxal chez le chat et démontre que cet état dépend du tronc cérébral inférieur.
En 1961, il établit la classification du sommeil en ses différents stades : télencéphalique (sommeil lent, en raison des ondes lentes qui l’accompagnent sur les tracés d’électroencéphalographie) et rhombencéphalique (sommeil paradoxal, durant lequel sont enregistrés des mouvements oculaires rapides, d’où son nom en anglais de REM-sleep, REM pour rapid eye movements).

   >> L’histoire plus complète des recherches menées par Michel Jouvet sur le site de l’Inserm.

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