Neuromythe #9 : tout se joue avant 3 ans


Derrière ce message anxiogène pour les parents et les éducateurs se cache une vision déterministe du développement de l’enfant. Si les premières années sont effectivement cruciales, les apprentissages et l’acquisition de nouvelles compétences se poursuivent tout au long de la vie.

Nous connaissons tous de jeunes parents inquiets, et parfois même angoissés, à l’idée de ne pas stimuler assez leur enfant, de ne pas lui donner toutes les chances de développer son potentiel durant les premières années de sa vie. Résultat, à 18 mois, celui-ci croule sous les jeux d’éveil, est inscrit aux bébés nageurs, à un atelier de psychomotricité, à un autre d’initiation musicale et à un troisième d’anglais ; sans parler de la crèche où il passe neuf heures par jour : un emploi de temps de sportif de haut niveau ! La crainte de ces parents ? Que tout ce qui ne serait pas acquis pendant cette période soit perdu à jamais, voire soit à l’origine de déficits cognitifs, émotionnels et même physiques à long terme. Qu’en est-il réellement ? Cette crainte est-elle fondée ? Qu’en disent les neurosciences d’aujourd’hui ? Autant de questions auxquelles nous allons tenter de répondre.

Pour définir cette période cruciale de la petite enfance, on a longtemps parlé des six premières années en référence au best-seller mondial de Fitzhugh Dodson, « Tout se joue avant 6 ans » (1970). Dans cet ouvrage, le psychologue américain souligne l’importance des premières années dans le développement de la personnalité d’un enfant et insiste sur le rôle des parents. Selon lui, explique la notice Wikipedia qui lui est consacrée, « le type et la nature des stimulations reçues par un jeune enfant déterminent en grande partie la suite de ses apprentissages ». De là à dire que tout est définitivement joué après 6 ans, il y a un pas qu’il n’est pas raisonnable de franchir. 

Dès l’âge de 6 mois, le jeune enfant est capable de discriminer de petites quantités numériques.

Avec le développement des neurosciences, à la fin des années 1990, cette période décisive pour les apprentissages de l’enfant se resserre. Tout se jouerait en réalité au cours des trois premières années de vie de l’enfant, pendant lesquelles le cerveau se reconfigure en permanence sous l’effet conjugué d’une « explosion synaptique » (création de nombreuses connexions entre les neurones) et d’un « élagage synaptique » (suppression des connexions qui ne sont pas utiles). Il faudrait donc profiter au maximum de l’extraordinaire potentiel qui caractérise cette étape du développement. On découvre notamment que le jeune enfant possède des capacités cognitives précoces : il est ainsi capable de discriminer de petites quantités numériques dès l’âge de 6 mois [1]. De leur côté, Werker & Hensch (2015) montrent qu’au-delà de 10-12 mois, on observe un déclin dans la discrimination des phonèmes qui ne figurent pas dans le répertoire de la langue maternelle de l’enfant [2]. Un constat qui pousse à un apprentissage précoce des langues étrangères. Autant de raisons qui poussent pédiatres, parents et pouvoirs publics à investir dans ces trois premières années de la vie de l’enfant.   

Tout se joue-t-il pour autant avant 3 ans ? Rien n’est moins sûr. S’il est évident que les premières années de vie sont cruciales dans le développement de l’enfant, les apprentissages et l’acquisition de nouvelles compétences se poursuivent tout au long de la vie. 

Certes, il existe des périodes “sensibles” ou “critiques” (lire le lexique), mais elles ne concernent que le développement de certaines fonctions, telles que les fonctions sensorielles. Si un chaton est privé d’expérience visuelle au niveau d’un œil pendant une période critique du début de sa vie, le câblage des neurones du cortex visuel est ainsi irréversiblement altéré (Hubel et al. 1964) [3], ce qui empêchera le développement d’une acuité visuelle normale chez le chat adulte. Cela a aussi été montré chez l’Homme dans une étude de Lewis & Maurer (2005) [4].

Périodes sensibles : intervalle de temps durant lequel des conditions anormales de développement peuvent induire des changements fonctionnels qui n’appartiennent pas au répertoire adulte normal.

Période critique : intervalle de temps durant lequel une expérience sensorielle normale permet encore le développement de fonctions normales en dépit d’anomalies antérieures.

Plasticité cérébrale : capacité du cerveau à modifier ses connexions en fonction de l’environnement, l’apprentissage et des expériences de l’individu.

Source : M.H. François, C. Bonnier, « La plasticité cérébrale », dans Progrès en néonatologie, 11, XXIe journées nationales de néonatologie 1991, p. 282-306.

Cependant, il ne faut pas perdre de vue que le développement et la maturation du cerveau sont des processus lents, qui se poursuivent jusqu’à l’âge adulte. Toutes les régions n’atteignent pas la maturité en même temps. Une étude de Gogtay et collaborateurs (2004) a montré que la maturation des différentes régions cérébrales suit la logique de l’évolution [5]. Les régions impliquées dans des fonctions vitales apparues tôt dans l’évolution (fonctions sensorielles, perception, mouvement) ont ainsi une maturité plutôt précoce. Elles sont suivies par les régions impliquées dans l’orientation spatiale et le langage. Les dernières à arriver à maturation sont les régions préfrontales (fonctions exécutives, coordination, planification, attention) dédiées au traitement de haut niveau.

L’apprentissage se poursuit à l’âge adulte, entrainant des modifications de la structure cérébrale.

Par ailleurs, l’apprentissage se poursuit à l’âge adulte, entrainant des modifications de la structure cérébrale. C’est ce qu’on appelle la plasticité cérébrale (Zatorre, Fields et Johansen-Berg, 2012) : création de nouvelles synapses ou le renforcement de celles déjà existantes, éliminations de synapses non utilisées, genèse de nouveaux neurones dans certaines régions du cerveau (neurogénèse), évolution de la gaine de myéline… [6]. C’est quelque chose que l’on peut par exemple observer dans le cortex auditif des musiciens. Un autre exemple bien connu est celui des chauffeurs de taxi londoniens qui, durant leur formation, sont soumis à un entraînement intensif pour apprendre à se repérer dans la capitale britannique. Des études d’imagerie cérébrale ont montré que le volume des régions impliquées dans la représentation spatiale était plus important chez eux que chez un groupe contrôle [7,8]. L’impact de certains de ces apprentissages sur l’activité et la morphologie du cerveau a été montré comme étant durable dans le temps, y compris chez les adultes.

Bref, jeunes parents, rassurez-vous : tout ne joue pas avant 3 ans ! Le cerveau est un organe capable de s’adapter et de se modifier tout au long de la vie. Rien ne sert de brûler les étapes, laissez votre enfant avancer pas à pas et à son rythme. 

En finir avec les neuromythes (©Shutterstock/sdecoret)

En finir avec les neuromythes

«Nous n’utilisons que 10% des capacités de notre cerveau», «A chacun son style d’apprentissage», «Tout se joue avant 3 ans»… Nous croyons savoir beaucoup de choses sur le fonctionnement de notre cerveau. Et si ces idées reçues ne tenaient pas debout ? > Lire notre série

Bibliographie

Les Neurosciences en éducation, E. Sander, H. Gros, K. Gvozdic et C. Scheibling-Sève (Retz).

[1] Xu, F., & Spelke, E. S. (2000). Large number discrimination in 6-month-old infants. Cognition, 74(1), B1–B11.

[2] Werker, J. F., & Hensch, T. K. (2015). Critical periods in speech perception: new directions. Annual review of psychology, 66, 173-196.

[3] Hubel, D. H., & Wiesel, T. N. (1964). Effects of monocular deprivation in kittens. Naunyn-Schmiedebergs Archiv für Experimentelle Pathologie und Pharmakologie, 248(6), 492-497.

[4] Lewis, T. L., & Maurer, D. (2005). Multiple sensitive periods in human visual development: evidence from visually deprived children. Developmental psychobiology, 46(3), 163–183

[5] Gogtay, N., Giedd, J. N., Lusk, L., Hayashi, K. M., Greenstein, D., Vaituzis, A. C., Nugent, T. F., 3rd, Herman, D. H., Clasen, L. S., Toga, A. W., Rapoport, J. L., & Thompson, P. M. (2004). Dynamic mapping of human cortical development during childhood through early adulthood. Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, 101(21), 8174–8179.

[6] Zatorre, R. J., Fields, R. D., & Johansen-Berg, H. (2012). Plasticity in gray and white: neuroimaging changes in brain structure during learning. Nature neuroscience, 15(4), 528-536.

[7] Maguire, E. A., Gadian, D. G., Johnsrude, I. S., Good, C. D., Ashburner, J., Frackowiak, R. S., & Frith, C. D. (2000). Navigation-related structural change in the hippocampi of taxi drivers. Proceedings of the National Academy of Sciences, 97(8), 4398-4403.

[8] Maguire, E. A., Woollett, K., & Spiers, H. J. (2006). London taxi drivers and bus drivers: a structural MRI and neuropsychological analysis. Hippocampus, 16(12), 1091-1101.

Chercheur(s)

Clara Saleri

Doctorante au sein de l'équipe ImpAct au Centre de recherche en neurosciences de Lyon. Son sujet de thèse : «Rôle des ganglions de la base dans l’intégration des coûts temporels et énergétiques moteurs pendant la prise de décision», sous la supervision du Dr David Thura.

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Clara Saleri

Yves Rossetti

Professeur de physiologie à la faculté de médecine de Lyon. Ses recherches concernent la plasticité cérébrale liée à nos interactions avec notre environnement physique et social. Il anime l'équipe Trajectoires du Centre de recherche en neurosciences de Lyon (CRNL) dont les thématiques concernent l'exploration des fonctions perceptives, motrices et cognitives, notamment en lien avec la rééducation fonctionnelle.

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Yves Rossetti

Laboratoire

Centre de recherche en neurosciences de Lyon (CRNL)

Le CNRL rassemble 14 équipes pluridisciplinaires appartenant à l’Inserm, au CNRS et à l’Université Lyon. Elles travaillent sur le substrat neuronal et moléculaire des fonctions cérébrales, des processus sensoriels et moteurs jusqu'à la cognition. L’objectif est de relier les différents niveaux de compréhension du cerveau et de renforcer les échanges entre avancées conceptuelles fondamentales et défis cliniques.

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