Crise sanitaire : que racontent les rêves sur notre vécu du confinement ?


Spécialiste du rêve, Perrine Ruby a mené pendant le premier confinement une enquête pour étudier l’impact de la crise sanitaire sur le sommeil et les rêves. Elle en a tiré un livre intitulé « Rêver pendant le confinement ». Pour Cortex Mag, la chercheuse expose les principaux enseignements tirés de son étude.

Pour la première fois en 2020, le confinement nous a privés des mêmes libertés : de la possibilité de sortir, de se saluer en se serrant la main ou en se faisant la bise, de se rassembler en famille, en groupe, en foule aux concerts… Bref, nous nous sommes tous retrouvés dans une situation aux contraintes comparables à des conditions contrôlées de laboratoire.

L’occasion était trop belle pour la chercheuse en neurosciences Perrine Ruby, spécialiste de la question du rêve à l’Inserm, d’avoir à disposition un laboratoire de la taille d’un pays entier. La codirectrice de l’équipe Perception, Attention, Mémoire du Centre de recherche en neurosciences de Lyon (CRNL) a saisi cette opportunité pour mieux comprendre les rêves en situation extrême et éclairer d’un nouveau jour notre vécu et notre compréhension de ce moment historique.

Pour ce faire, la spécialiste s’est appuyée sur les récits de rêves rapportés par un échantillon de volontaires s’étant prêté à un sondage en ligne pendant le premier confinement. Une manière originale de prendre la mesure du phénomène sociétal et mondial qui nous a frappés avec l’arrivée du Sars-Cov2. Le confinement a-t-il modifié le contenu habituel de nos rêves et de nos cauchemars ? Se sont-ils révélés plus négatifs ou plus positifs ? Que nous racontent-ils de notre vie intérieure pendant cette période marquée par un fort recul de nos libertés ? Autant de questions auxquelles tente de répondre cette enquête.

Entre le 6 avril et le 12 mai 2020, le sondage, relayé par plusieurs médias régionaux et nationaux, a permis de collecter 3 337 réponses complètes d’habitants issus de toute la France. Avant de raconter ses rêves ou ses cauchemars, chaque personne sondée devait répondre à des questions sur son sexe, sa catégorie socioprofessionnelle, ses habitudes de vie et ses préoccupations. Mais aussi sur la manière et l’intensité avec laquelle le confinement les avait modifiées, ou encore sur son état émotionnel, son degré de confiance en l’avenir et la qualité de son sommeil durant cette période.

Perrine Ruby nous livre ici les principaux enseignements de ce travail inédit qui doit beaucoup à la contribution des femmes, bien plus nombreuses que les hommes à avoir répondu à l’appel (75% des répondants).

Quels sont les thèmes les plus fréquemment retrouvés dans les rêves pendant le confinement ?
Comme on pouvait s’y attendre le coronavirus, la pandémie, la maladie et la mort se sont incorporés dans les rêves. La préoccupation de la santé des proches était très présente. Autres thèmes récurrents, ceux de l’enfermement, des attestations, mais aussi la notion d’intrusion dans l’intimité, probablement due à la peur du virus, avec des rêves où des inconnus entrent chez vous malgré votre opposition, pendant votre sommeil ou à votre insu. Le fait d’être forcé de travailler chez soi a aussi brouillé les limites entre le personnel et le professionnel et a probablement participé à ce sentiment d’intrusion et de dépassement des limites. Une personne a ainsi rêvé que sa gynécologue, consultant à domicile, fouillait dans ses papiers. Pour les cauchemars, faire face à des catastrophes naturelles, des forces maléfiques ou un régime totalitaire figurent parmi les thèmes les plus cités.

Quels types d’émotions apparaissent le plus souvent dans les rêves ?
L’exacerbation des émotions négatives pendant la vie diurne, due à l’angoisse du virus, à l’incertitude sur l’avenir, au manque de relations sociales et de liberté, s’est traduite par une forte expression des émotions négatives pendant le rêve. Une augmentation à la fois en nombre et en intensité avec des rêves de maladie, de tsunami, d’attaque de zombies ou de vampires, de guerre, de fin du monde ou de régime totalitaire. Beaucoup de personnes ont vécu le confinement comme une brimade, une réprimande, une privation non consentie de liberté. Tel celui de cette jeune femme enfermée dans une sorte de jardin d’Eden, empêchée d’en sortir par des créatures mi-hommes mi-machines avec lesquelles il était impossible de dialoguer. Pour d’autres, le confinement s’est accompagné d’un surcroît de travail et de stress. Une personne a ainsi rêvé tamponner des attestations jour et nuit.

Cette étude conforte l’hypothèse de la fonction régulatrice du rêve, fortement sollicitée pendant cette période de vie stressante.

Y a-t-il des rêves auxquels vous ne vous attendiez pas ?
On ne s’attendait pas à ce que certaines personnes rapportent une augmentation de rêves positifs pendant le confinement. Ainsi, nombre de personnes sondées ont rêvé de mondes déconfinés, où les gens profitaient de l’extérieur et de la nature, se retrouvaient entre amis, en famille, faisaient des fêtes… Mais aussi d’un monde sauvé, pas que de la pandémie, mais de tous ses maux. Comme celui-ci où les problèmes d’énergie, d’interaction avec la nature et les animaux étaient résolus, où les hommes et les femmes vivaient en harmonie avec leur environnement, où tout le monde mangeait à sa faim et où les maladies avaient disparues. Particulièrement notoire aussi, et j’aurais été bien incapable de le prédire, l’augmentation des rêves érotiques.

Vous privilégiez la fonction de régulation émotionnelle des rêves. Est-ce que cette étude vous donne des arguments supplémentaires confortant cette hypothèse ?
Préalablement à la pandémie nous avons en effet réussi à montrer en laboratoire que lorsque nous rêvons d’une situation vécue, son intensité émotionnelle est diminuée dans le rêve. C’est un argument fort en faveur de leur fonction de régulation émotionnelle. Avec l’augmentation du nombre de rêves négatifs pendant le confinement, cette étude conforte l’hypothèse de la fonction régulatrice du rêve, fortement sollicitée pendant cette période de vie stressante. Ce travail montre aussi que le système de régulation émotionnel a été sursollicité, voire débordé, pendant le premier confinement, aboutissant à des échecs plus fréquents et à l’augmentation du nombre de cauchemars.

Grâce à cette enquête, vous avez découvert un autre aspect du système de régulation opéré par les rêves, lequel ?
L’augmentation des rêves positifs indique qu’il existerait aussi pendant le sommeil et les rêves un système de compensation qui viserait à rééquilibrer l’humeur par la réalisation de désirs frustrés ou la production d’émotions très positives. Beaucoup de personnes disent explicitement que cela leur a fait du bien de faire de tels rêves. C’est aussi une manière de garder l’espoir, les personnes sondées témoignant d’une volonté que le rêve puisse se réaliser dans la réalité. La régulation des émotions pendant le sommeil repose ainsi visiblement sur plusieurs mécanismes : la catharsis avec l’atténuation des émotions négatives et la compensation par la réalisation de désir et la production d’émotions positives. C’est par ces mécanismes complémentaires que le sommeil et les rêves réussiraient à rétablir un équilibre émotionnel à l’éveil.

Perrine Ruby, "Rêver pendant le confinement" (EDP Sciences)Un livre pour aller plus loin

Les résultats de l’étude statistique menée par Perrine Ruby ainsi que les rêves rapportés par la cohorte sont discutés dans un ouvrage intitulé « Rêver pendant le confinement. Ce que le rêve nous apprend sur le vécu des Françaises et des Français », publié par les éditions EDP Sciences. Ce recueil comprend, en plus de l’analyse des réponses, une large sélection de récits de rêves, pour chaque jour du confinement, fait par plus de 300 sujets de tous les âges et de toutes les régions.

Chercheur(s)

Perrine Ruby

Chercheuse (Inserm) au Centre de recherche en neurosciences de Lyon (CRNL), codirectrice de l’équipe de l’équipe Perception, Attention, Mémoire, Perrine Ruby travaille sur le rêve, le sommeil et leurs liens.

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Perrine Ruby

Laboratoire

Centre de recherche en neurosciences de Lyon (CRNL)

Le CNRL rassemble 14 équipes pluridisciplinaires appartenant à l’Inserm, au CNRS et à l’Université Lyon. Elles travaillent sur le substrat neuronal et moléculaire des fonctions cérébrales, des processus sensoriels et moteurs jusqu'à la cognition. L’objectif est de relier les différents niveaux de compréhension du cerveau et de renforcer les échanges entre avancées conceptuelles fondamentales et défis cliniques.

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