Pourquoi change-t-on de voix lorsqu’on parle aux bébés ?


C’est un phénomène spontané et universel : tous les parents du monde utilisent un parler particulier quand il s’adressent à leur bébé. Appelé « parentais », celui-ci permet d’attirer l’attention de l’enfant, de favoriser son développement social et émotionnel et de renforcer son apprentissage du langage.

« Une cuillèèèèère pour papaaaaaa… Une cuillèèèèèère pour maman… Mais c’est qu’il a faim, mon bébé ! » Prononcés d’une voix aigüe, mélodieuse, avec des accentuations marquées, ces mots créent une tendre connivence entre un papa ou une maman et leur jeune enfant. Cette façon spontanée de s’adresser aux tout-petits porte un nom : le « mamanais », ou plutôt le « parentais » pour être plus inclusif. On sait depuis peu qu’il s’agit d’un langage universel, parlé par tous les parents du monde, quels que soit leur culture, leur langue ou leur sexe. Quelles sont ses caractéristiques, sa fonction, ses avantages pour les uns et les autres ? 

Un bébé ne commence à comprendre le sens des mots qu’à partir de l’âge de 6 mois, et pourtant tous les parents parlent à leur enfant depuis leur naissance. Mais en s’adressant à lui d’une façon distincte de celle qu’ils utilisent pour parler à un adulte. Le parentais se caractérise par une intonation haute, avec une voix presque chantante, une prononciation qui accentue certaines syllabes, tout cela corrélé à des expressions faciales exagérées destinées à amplifier le message des phrases. Il concerne ainsi la sonorité du langage associée à un visuel, deux sens que le tout jeune enfant peut percevoir avant même de comprendre le sens des mots.  

Cette capacité de l’enfant à reconnaître et comprendre certaines caractéristiques du langage dès son plus jeune âge lui permet de commencer à absorber les sons et les motifs de la parole bien avant de pouvoir parler lui-même. Le bébé a une préférence innée pour les voix humaines. Il est attentif aux modulations, aux intonations et aux expressions faciales de ses parents lorsqu’ils communiquent avec lui. Des chercheurs (Thiessen et al., 2005) ont ainsi étudié la réaction de bébés après l’écoute de phrases selon qu’elles leur étaient ou non adressées. Ils ont montré que, de façon naturelle, les bébés  préfèrent les phrases accentuées aux phrases neutres destinées aux adultes. 

ce langage répond aux besoins et aux capacités du bébé qui, à ce stade de son développement, est sensible aux sons, aux émotions et aux intentions des autres.

Non seulement le tout-petit apprécie le parentais, mais des études montrent qu’il arrive à discriminer la voix de son père parmi d’autres voix non familières (DeCasper & Prescott, 1984) et qu’il a une préférence pour le langage parlé par sa mère (DeCasper et al., 1980), lequel lui apporte réconfort et sentiment de sécurité.  En effet, ce langage répond aux besoins et aux capacités du bébé qui, à ce stade de son développement, est sensible aux sons, aux émotions et aux intentions des autres. Le parentais est donc une adaptation naturelle du langage adulte au contexte de l’interaction parent-enfant.

Autre caractéristique importante, le parentais est inné et spontané, comme s’il avait été façonné par notre biologie. Mieux, c’est un mode de communication universel. Il a été observé chez les parents dans le monde entier, quelles que soient leur culture ou leur langue. C’est ce que suggèrent les résultats d’une étude publiée en 2022 dans la revue Nature Human Behavior. Conduite dans différentes sociétés à travers le monde, elle a recueilli plus de 1 600 enregistrements de voix et de chants adressés à des adultes ou à des enfants. Il a été observé que les signaux acoustiques adressés aux enfants étaient très similaires quelle que soit la culture ou la langue parlée : des voix plus aiguës, un timbre moins rugueux et des chants plus doux. Dans un deuxième temps, cette étude a montré que les participants arrivaient facilement à distinguer si l’enregistrement s’adressait à un enfant ou à un adulte, soulignant ainsi le rôle universel du parentais (Hilton et al., 2022)

Le parentais permet d’attirer l’attention de l’enfant, de favoriser son développement social et émotionnel et de renforcer son apprentissage du langage.

S’il est inné et universel, ce langage doit présenter un certain nombre d’avantages. Quels sont-ils ? Selon de récentes études (Nencheva et Lew-Williams, 2022), le parentais favorise les apprentissages en attirant l’attention du tout-petit. En effet, il est spécialement adapté à l’ouïe du bébé, qui nait avec une sensibilité aux variations mélodiques et aux fréquences élevées (Clifton, 2011). En attirant ainsi son attention, le parent encourage l’enfant à se concentrer et à participer activement à l’échange. Le parentais favorise aussi le développement social et émotionnel du bébé (Tenuta et al., 2023). Il renforce le lien avec ses parents et lui procure un sentiment de sécurité. Les interactions verbales lui donnent des indices précieux pour comprendre et gérer ses émotions. Quand les parents identifient et valident ses émotions en utilisant des phrases comme « Je vois que tu es triste », cela l’aide à développer sa conscience émotionnelle et à exprimer ses sentiments. Ces moments privilégiés sont aussi une occasion pour le bébé de s’engager socialement. Ils jettent les bases du développement de compétences sociales comme prendre des tours de parole, écouter et réagir de manière appropriée aux autres. En utilisant un langage adapté et en s’adressant directement à lui, on expose le tout-petit à des modèles linguistiques riches en vocabulaire et en syntaxe. Au fur et à mesure que ses compétences linguistiques se développent, il peut ainsi mieux comprendre et communiquer ses besoins émotionnels et ses expériences, ce qui réduit sa frustration et favorise son bien-être.

En plus de capter l’attention du bébé et de susciter chez lui des émotions, le parentais participe enfin à l’apprentissage du langage chez le tout-petit (de Boer, 2011). Utiliser une voix mélodieuse et expressive l’aide en effet à se concentrer sur les mots prononcés. De cette façon, le parent met en évidence les éléments linguistiques importants et facilite leur compréhension. Il lui permet de distinguer les différentes parties du discours et de détecter les modèles sonores de sa langue maternelle. Les variations mélodiques et rythmiques l’aident à percevoir les unités de parole et à apprendre les schémas sonores de la langue qu’il entend autour de lui (Nencheva et Lew-Williams, 2022). En outre, le fait d’entendre souvent les mêmes mots dans ses interactions lui permet d’associer des mots à des objets et d’enrichir son vocabulaire.

Le phénomène du parentais est donc plus qu’une curiosité linguistique. Ces interactions verbales et sociales précoces sont en réalité vitales aux bébés. Avez-vous entendu parler de la sinistre expérience menée par Frédéric II au XIIIesiècle ? Passionné des sciences, l’empereur du Saint-Empire romain-germanique s’est demandé si, privés de tout contact verbal, social et affectif, des nourrissons se mettraient à parler une langue primitive. Qu’advint-il ? Malgré les soins élémentaires apportés par les nourrices (lait, toilette et sommeil), les nourrissons n’ont pas survécu. 

Références

  1. Thiessen, E. D., Hill, E. A., & Saffran, J. R. (2005). Infant-directed speech facilitates word segmentation. Infancy7(1), 53-71.
  2. Decasper, A. J., & Prescott, P. A. (1984). Human newborns’ perception of male voices: Preference, discrimination, and reinforcing value. Developmental Psychobiology: The Journal of the International Society for Developmental Psychobiology17(5), 481-491.
  3. DeCasper, A. J., & Fifer, W. P. (1980). Of human bonding: Newborns prefer their mothers’ voices. Science208(4448), 1174-1176.
  4. Hilton, C. B., Moser, C. J., Bertolo, M., Lee-Rubin, H., Amir, D., Bainbridge, C. M., … & Mehr, S. A. (2022). Acoustic regularities in infant-directed speech and song across cultures. Nature Human Behaviour6(11), 1545-1556.
  5. Nencheva, M. L., & Lew-Williams, C. (2022). Understanding why infant-directed speech supports learning: A dynamic attention perspective. Developmental Review66, 101047.
  6. Keen Clifton, R. (2001). Ce que les bébés nous ont appris : un parcours de recherche. Enfance, 53, 5-34. https://doi.org/10.3917/enf.531.0005
  7. Tenuta, F., Marcone, R., Graziano, E., Craig, F., Romito, L., & Costabile, A. (2023). A Preliminary Longitudinal Study on Infant-Directed Speech (IDS) Components in the First Year of Life. Children10(3), 413.
  8. de Boer, B. (2011). Infant‐directed speech and language evolution.

Chercheur(s)

Julie Camici

Doctorante en neurosciences de la musique et du langage dans l'équipe COPHY (Computation, Cognition et Neurophysiologie) au sein du Centre de recherche en neurosciences de Lyon (CRNL). "Je m'intéresse à la façon dont notre cerveau traite les informations sonores musicales et de parole dans le temps, autrement dit le rythme. L'objectif de mon travail est de répondre à ces questions : est-ce que le rythme musical peut améliorer la perception de la langue chez des personnes ayant des troubles du langages ou apprenant une nouvelle langue ? Le traitement du rythme est-il important pour le développement du langage dans les premiers mois de vie ? "

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Julie Camici

Pierre Bonnet

Doctorant dans l'équipe COPHY (Computation, Cognition et Neurophysiologie) au sein du Centre de recherche en neurosciences de Lyon (CRNL). "Mon projet de recherche vise à mieux comprendre comment le cerveau peut interpréter et utiliser les rythmes présents dans la musique et le langage pour former des prédictions temporelles et anticiper la survenue de futurs événements sensoriels. Pour mon projet, j'utilise à la fois l'expérimentation comportementale et une technique de neuroimagerie (EEG)."

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Pierre Bonnet

Laboratoire

Centre de recherche en neurosciences de Lyon (CRNL)

Le CNRL rassemble 14 équipes pluridisciplinaires appartenant à l’Inserm, au CNRS et à l’Université Lyon. Elles travaillent sur le substrat neuronal et moléculaire des fonctions cérébrales, des processus sensoriels et moteurs jusqu'à la cognition. L’objectif est de relier les différents niveaux de compréhension du cerveau et de renforcer les échanges entre avancées conceptuelles fondamentales et défis cliniques.

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