La pédagogie Montessori favorise-t-elle les apprentissages à l’école maternelle ?


Pour la première fois en France, une étude randomisée a comparé les effets de l’éducation Montessori à ceux d’un enseignement classique proposé à l’école maternelle publique. Si aucune différence flagrante n’a été constatée sur un large éventail de compétences scolaires, cognitives et sociales, la méthode Montessori montre en revanche une meilleure efficacité pour l’apprentissage de la lecture.

L’engouement pour la pédagogie Montessori ne se dément pas. Rentrée après rentrée, de nouvelles écoles revendiquant cette appellation ouvrent en France. En 2012, on en comptait 125, elles étaient 169 en 2017 et sont environ 200 aujourd’hui, dont une centaine qui adhèrent à l’association Montessori de France. Un succès qui s’explique non seulement par le souci de nombreux parents de donner les meilleures conditions d’apprentissage à leurs enfants mais aussi par l’adéquation de la méthode Montessori avec plusieurs principes de l’apprentissage et du développement mis au jour par les sciences cognitives et les sciences de l’éducation. Pourtant, malgré son succès dans de nombreux pays, les recherches sur l’éducation Montessori restent limitées. Et quand elles existent, celles-ci concernent souvent des enfants issus de milieux socio-économiques favorisés. C’est la raison pour laquelle une équipe de chercheurs lyonnais a accepté de mener, à la demande d’un groupe d’enseignants, la première étude randomisée contrôlée visant à comparer la méthode Montessori à un enseignement conventionnel tel qu’on peut le trouver à l’école maternelle publique française. 

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Il est acquis aujourd’hui que les disparités sociales et économiques ont des répercussions majeures sur la scolarité des enfants et sur leur développement cognitif et socio-émotionnel. L’impact de ces disparités s’observe dès le plus jeune âge et augmente avec les années. Dans ces conditions, l’école maternelle peut jouer un rôle primordial dans la réduction des inégalités socio-économiques précoces, puisqu’elle pose les fondations des apprentissages futurs à une période où le cerveau est particulièrement sensible aux stimulations extérieures. Cette prise de conscience a amené l’Éducation nationale à mener des actions telles que le dédoublement des classes de maternelle, CP et CE1 REP (Réseau d’éducation prioritaire) et REP+ [1].

Les études réalisées jusqu’ici sur l’efficacité de la pédagogie Montessori présentaient des biais méthodologiques.

Dans ce contexte, l’introduction de nouvelles méthodes pédagogiques pourrait contribuer à réduire ces inégalités. C’est en tout cas la promesse que font certains promoteurs de la pédagogie Montessori [2]. Leur postulat : tous les enfants éprouvent du plaisir à apprendre, mais ils ne le font pas tous au même moment ni au même rythme. Il est donc essentiel d’adapter les pédagogies au sein de l’école afin d’ajuster les apprentissages au rythme de chacun si l’on veut réduire les inégalités associées au milieu socioéconomiqueProblème, jusqu’ici, cette affirmation n’avait jamais été vérifiée de manière satisfaisante sur le plan scientifique.

Méthode Montessori ©Shutterstock/Kolpakova DariaLa méthode Montessori

La pédagogie Montessori est indissociable de la personnalité exceptionnelle de Maria Montessori, médecin et pédagogue avant-gardiste, qui observa pendant cinquante ans des enfants de milieux socio-économiques défavorisés et en grandes difficultés d’apprentissage. Cette pionnière s’était donnée pour mission de leur permettre de se développer pleinement et de devenir autonomes en étant acteurs de leur apprentissage. Le principe de sa pédagogie repose sur le fait que les jeunes enfants ont des « période sensibles » qui correspondent à des moments où ils sont les plus disposés d’apprendre certaines connaissances et compétences. Cependant, le bon moment pour un enfant ne le sera pas forcément pour un autre. De plus, cette pédagogie alternative postule que l’enfant apprend en « absorbant » ce dont il a besoin dans son environnement. Ainsi, la classe est préparée pour favoriser l’exploration active et comporte un matériel pédagogique spécifique (photo) avec lequel l’enfant peut s’exercer autant que nécessaire.

En classe, chaque enfant peut observer ses camarades, les petits s’inspirant des grands et les grands aidant les petits. La posture de l’enseignant est particulière puisqu’il ne transmet plus un savoir que l’enfant va intégrer « passivement » comme dans une classe conventionnelle (après la maternelle). Ici, l’enfant choisit ce qu’il veut faire. Il est constructeur de son savoir (rythme d’apprentissage) et l’enseignant guide l’enfant vers ce cheminement. Ici, pas de note mais seulement un feedback positif ou négatif.

Pour en savoir plus, consultez le site Montessori France.

Aux Etats-Unis, au début des années 2000, des études ont tenté d’évaluer l’efficacité de la pédagogie Montessori. C’est le cas celle menée dans l’État du Wisconsin par Angeline Lillard et Nicole Else-Ques, publiée dans Science en 2006 [3] avec des enfants âgés de 5 à 12 ans. Certains étaient scolarisés dans une école Montessori (n=59) et d’autres, le groupe contrôle, dans des écoles conventionnelles (n=53). Les enfants ont été testés sur une batterie de compétences académiques, cognitives et sociales. Globalement, les résultats ont montré que les enfants de 5 ans ayant suivi la pédagogie Montessori obtenaient de meilleurs scores aux tests standardisés de lecture, de maths, s’engageaient dans des interactions plus positives sur le terrain de jeux, montraient une cognition sociale plus avancée ainsi qu’une meilleure flexibilité cognitive. Ils étaient aussi plus sensibles à l’équité et au partage. A 12 ans, les enfants Montessori écrivaient des histoires plus créatives avec des structures de phrases plus complexes, choisissaient des réponses plus positives aux dilemmes sociaux et déclaraient ressentir un plus grand sens de la communauté dans leur école. Ces résultats étaient prometteurs mais cependant discutables à plusieurs titres : d’abord, les enfants Montessori étaient issus de milieux socio-économiques favorisés et leur famille était partie prenante de la pédagogie ; ensuite, il existait des variations dans le groupe contrôle et la mise en œuvre de la pédagogie n’était pas contrôlée ; enfin, l’étude ne prévoyait pas d’évaluation longitudinale (suivi sur plusieurs années)…

Autant de limites que des chercheurs du Centre de recherche en neurosciences de Lyon (CRNL) ont essayé de lever dans une étude publiée en mai 2021 [4]. En fait, l’idée est venue des enseignants d’une école maternelle située dans la périphérie de Lyon. « L’un d’entre eux est venu me voir à la fin d’une conférence pour me proposer une collaboration : une situation assez unique », raconte Jérôme Prado, chargé de recherche dans l’équipe Eduwell du CRNL. Le projet séduit le chercheur, qui en parle à des collègues spécialisés dans l’apprentissage des mathématiques, de la lecture ou du développement socio-cognitif. Ensemble, ils obtiennent, via un dispositif appelé Institut Carnot de l’Éducation, le financement d’une thèse. Philippine Courtier, doctorante au CRNL, s’empare alors du sujet. Son objectif : évaluer les effets de la pédagogie Montessori sur le développement des compétences langagières, mathématiques, cognitives et sociales des enfants en maternelle. Et, finalement, déterminer si cette approche pourrait contribuer à réduire les inégalités entre les élèves. 

Pour cela, les chercheurs ont comparé les classes Montessori d’une école publique REP aux classes conventionnelles de cette même école. « La particularité de l’étude est qu’elle était randomisée et contrôlée, souligne Philippine Courtier. Les enfants ont été répartis de manière aléatoire dans les classes Montessori ou conventionnelles. Ce type d’étude est unique car habituellement ce sont les parents qui choisissent la pédagogie qu’ils veulent pour leur enfant, ce qui introduit un biais. » L’étude était divisée en deux sous-parties : une partie transversale, incluant 176 enfants, qui évaluait les compétences des élèves en fin de grande section de maternelle ; une partie longitudinale qui a suivi 70 élèves de l’école publique pendant les trois années de maternelle (les enfants ont été testés en petite, moyenne et grande section de maternelle). Les chercheurs ont aussi suivi durant la même période les enfants d’une école maternelle Montessori hors-contrat, accréditée par l’Association Montessori Internationale, située dans un quartier plus privilégié de Lyon.

Les élèves ont été évalués sur leurs compétences langagières (décodage, lecture, conscience phonologique, vocabulaire et compréhension pragmatique), mathématiques (comptine numérique, compétences mathématiques des attendus de la maternelle, calcul), sociales (théorie de l’esprit, partage, équité, justice distributive, bien-être à l’école) et leurs fonction exécutives (mémoire de travail, mémoire à court terme, planification, inhibition et flexibilité). Les tests sont restés globalement les mêmes tout au long de l’étude. Les hypothèses et analyses ont été pré-enregistrées pour garantir la rigueur méthodologique et l’intégrité scientifique de l’étude.

Dans cette étude les enfants ayant suivi le curriculum Montessori à l’école publique sont aussi bons lecteurs que les enfants scolarisés dans l’école privée Montessori.

Qu’ont révélé les résultats ? Premier enseignement : les performances des deux groupes d’enfants (Montessori et conventionnel) issus de l’école maternelle publique sont comparables pour les capacités mathématiques, les fonctions exécutives et les aptitudes sociales. En revanche, les enfants des classes Montessori obtiennent de meilleurs résultats en lecture que ceux des classes traditionnelles en fin de grande section. Comment l’expliquer ? « Peut-être parce que, dans la méthode Montessori, l’apprentissage de la lecture est phonémique : on apprend le son des lettres avant leur nom », suggère Philippine Courtier. En effet, l’approche phonémique permet à l’enfant d’apprendre la correspondance entre les sons et les lettres de manière graduelle. Cela lui permet, selon des études scientifiques [5], de décoder des mots puis des phrases de manière autonome. Par ailleurs, une dimension haptique (qui fait appel au toucher) est ajoutée à l’apprentissage : les élèves apprennent les sons en manipulant des lettres dont la texture varie. Les enfants associent aussi graphème et phonème : ils écrivent ce qu’ils veulent produire. « Il s’agit probablement d’une combinaison de toutes ces hypothèses. »

Le deuxième résultat majeur de l’étude concerne l’écart que l’on trouve généralement entre les enfants issus de milieux socio-économiques aisés et ceux issus des milieux défavorisés. « Dans cette étude, ajoute Philippine Courtier, les enfants ayant suivi le curriculum Montessori à l’école publique sont aussi bons lecteurs que les enfants scolarisés dans l’école privée Montessori en fin de section de grande section de maternelle. Cela suggère que la pédagogie Montessori permettrait de gommer les disparités entre les enfants en ce qui concerne l’apprentissage de la lecture. »

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De manière plus globale, cette étude offre une perspective sur l’importance de la maternelle dans les apprentissages futurs. C’est ce que l’équipe du CRNL prévoit d’explorer désormais. Un de leurs projets est de tester de nouveau les enfants qui ont participé à cette étude maintenant qu’ils sont en CM2. Cela permettrait d’évaluer dans quelle mesure les compétences acquises à l’école maternelle prédisent les compétences académiques ultérieures, ici en fin d’école primaire. Affaire à suivre…

Références

[1] DEPP (2021) – « Evaluation de l’impact de la réduction de la taille des classes de CP et de CE1 en REP+ sur les résultats des élèves et les pratiques des enseignants ».

[2] Lillard, A. S., Heise, M. J., Richey, E. M., Tong, X., Hart, A., & Bray, P. M. (2017). Montessori preschool elevates and equalizes child outcomes: A longitudinal study. Frontiers in psychology, 8, 1783.

[3] Lillard, A., & Else-Quest, N. (2006). Evaluating montessori education. Science313(5795), 1893-1894.

[4] Courtier, P., Gardes, M. L., Van der Henst, J. B., Noveck, I. A., Croset, M. C., Epinat‐Duclos, J., … & Prado, J. (2021). Effects of Montessori Education on the Academic, Cognitive, and Social Development of Disadvantaged Preschoolers: A Randomized Controlled Study in the French Public‐School System. Child development92(5), 2069-2088.

[5] Castles, A., Rastle, K., & Nation, K. (2018). Ending the reading wars: Reading acquisition from novice to expert. Psychological Science in the Public Interest19(1), 5-51.

Chercheur(s)

Philippine Courtier

Après un Master en psychologie, Philippine a obtenu le titre de docteur en psychologie du développement. Elle est aujourd’hui psychologue de l’Education nationale.

Philippine Courtier

Jérôme Prado

Chercheur au Centre de recherche en neurosciences de Lyon (CRNL) dans l’équipe Eduwell, Jérôme s’intéresse aux mécanismes cognitifs et neuronaux qui sous-tendent le développement de la pensée logique et mathématique chez les enfants et adolescents.

Voir sa page

Jérôme Prado

Laboratoire

Centre de recherche en neurosciences de Lyon (CRNL)

Le CNRL rassemble 14 équipes pluridisciplinaires appartenant à l’Inserm, au CNRS et à l’Université Lyon. Elles travaillent sur le substrat neuronal et moléculaire des fonctions cérébrales, des processus sensoriels et moteurs jusqu'à la cognition. L’objectif est de relier les différents niveaux de compréhension du cerveau et de renforcer les échanges entre avancées conceptuelles fondamentales et défis cliniques.

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